PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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Avec l’arrivée des fêtes de fin d’année, la tendance cadeau utile et en même temps cadeau qui plait, la tablette, le smartphone, l’ordinateur portable sont de bons objets qui, contrairement aux drones et autres objets connectés, serviront au moins à leurs études. C’est ainsi que parents et grands-parents envisagent depuis de nombreuses années le fameux cadeau numérique de Noël. Du côté des enseignants, voici une fameuse opportunité qui se présente. Et si les jeunes utilisaient leur ordinateur pour faire du travail scolaire. On pourrait ainsi contourner cette rivalité technologie/papier livre/numérique et ainsi les ramener à « leurs chères études ». Bravo les cadeaux de Noël !

On parle de plus en plus souvent des pratiques scolaires avec le numérique à domicile, encouragées par les classes inversées. On parle aussi de plus en plus souvent de proposer aux élèves d’amener leurs appareils numériques personnels en classe. On observe même le développement des usages des smartphones dans les classes en particulier au lycée. Que ce soit avec l’accord des enseignants ou sans, en conformité au règlement intérieur ou pas, c’est une réalité qui n’est pas sans interroger une évolution étonnante qui veut que le monde scolaire, incapable d’assurer par ses propres moyens la mise en place d’un environnement technologique généralisé pour chaque élève, s’en remet finalement à la société, aux familles pour gérer ses propres carences. Il se suffira probablement des ENT pour « encadrer » les pratiques…et les scolariser.

En entrant dans cette dynamique qui renvoie à la famille une « responsabilité » éducative de plus envers le numérique (au moins l’équipement, et en plus des travaux scolaires numériques à domicile), le monde de l’enseignement est-il en train de faillir à ses missions initiales ou est-il en train de les réécrire ? Plus simplement le monde scolaire est en train de prendre en compte le fait social qui se traduit par les pratiques des jeunes et de leurs familles. Certains disent que c’est l’émergence de la dictature des usagers sur l’école, d’autres disent que c’est une adaptation de l’école à la réalité. On peut illustrer cette évolution avec des exemples de pratiques, en particulier autour de la classe inversée.

Le piège semble tendu et certains semblent le confirmer avec des affirmations comme « Le numérique tue le travail… » ou encore « Ils n’ont plus l’impression de travailler, ils prennent du plaisir, et donc le plaisir ça permet de développer la performance » dont on retrouvera l’illustration dans ce document : https://www.youtube.com/watch?v=hFzPPTnIAVk réalisé par Guillaume Laravoire dans le cadre des TRaaM (Travaux académiques mutualisés) faits à Lyon en 2015. Dans cette présentation de la classe inversée et de sa mise en oeuvre on y découvre une des « manières de voir », mais ce n’est pas sans risque. Les questions posées par ce type d’approche sont multiples : le travail s’oppose-t-il au plaisir ? Le numérique est-il du côté du plaisir et le travail du côté de la peine ? Le plaisir est-il un moteur de performance ? L’activité scolaire doit-elle être appelée travail et ainsi s’opposer au plaisir ? etc…

Il nous semble très réducteur d’opposer travail et plaisir. Le mot effort, qui n’apparaît pas ici, est pourtant sur de nombreuses lèvres qui s’expriment pour parler des difficultés des élèves au travail. Le mot souffrance quant à lui reste heureusement encore en dehors de cette rhétorique qui n’est pas nouvelle comme le dit la chanson (1965) qui se conclue par « vive les vacances, plus de pénitences, les cahiers au feu, la maîtresse au milieu ». Opposer travail à plaisir et tenter de tromper le jeune en lui faisant prendre du plaisir pour qu’il ne voie pas le travail présente un danger social important. Le travail, loin d’être une punition divine (cf. le récit d’Adam et Eve dans la bible) est d’abord une raison d’être au coeur de la société. En travaillant je prends ma part dans le collectif au sein duquel j’apporte ma force et mes compétences. Ainsi je suis « autorisé » à bénéficier en retour du travail des autres. Cette analyse est un des constituants de base de l’angoisse des sans-emploi qui se sentent exclus du travail et par là même de la société. C’est aussi un constituant d’une certaine conception de la retraite, comme d’une récompense ou même des vacances, conçus comme une sorte de vengeance sur le travail.

L’usage des termes est bien ambigu. L’usage des technologies est-il ambivalent ? C’est surtout dans la manière de les penser dans les contextes de mise en oeuvre qu’il l’est. Faire cadeau d’un ordinateur à son enfant peut-être une sorte de piège inconscient. En même temps c’est aussi un droit à une forme de normalité sociale (cf. les statistiques d’équipement). C’est peut-être aussi un levier de l’insertion sociale dont on avait vu les premières preuves dans les années 1980 avec l’informatisation générale du monde du travail. C’est aussi de nouvelles formes d’asservissement. Et peut-être que la dernière forme de celui-ci est la tyrannie de l’apprendre : condamnés à apprendre à cause du numérique ! Quel cadeau de Noël !

Bruno Devauchelle

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