PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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La journaliste américaine spécialisée dans les questions d’éducation, Peg Tyre (@pegtyre) auteur notamment de La bonne école, revient dans un long article pour Medium sur l’usage de l’informatique à l’école. La révolution de l’apprentissage personnalisé assisté par la technologie promet un enseignement adapté, permettant aux algorithmes de recalibrer en continu les apprentissages pour répondre aux besoins des élèves. Faut-il croire que tout le monde va pouvoir recevoir demain l’éducation personnalisée qui était autrefois réservée à l’élite ?

« En théorie, cela devrait fonctionner »

« En théorie, cela devrait fonctionner ». Kurt VanLehn, chercheur à l’université de l’Etat de l’Arizona a mené une méta-analyse sur plus de 80 systèmes d’apprentissages par ordinateur pour étudiants, montrant que les meilleurs systèmes peuvent égaler la performance de professeurs humains. Des écoles comme Kipp Empower, Carpe Diem, Rocketship ou des sites comme la Khan Academy montrent qu’en certaines circonstances, cet apprentissage mixte (blended learning), où les élèves utilisent des ressources informatiques accompagnées par des professeurs, fonctionne de manière anecdotique. Rares sont les études pour l’instant qui ont montré des effets réels de ce type d’enseignement sur les élèves avant le Bac, hormis peut-être sur les mathématiques dont les apprentissages reposent sur l’application de connaissances procédurales. Cela n’empêche pas tout le monde d’être à la recherche de la formule magique qui aidera tous les enfants – surtout les plus pauvres – à apprendre plus avec moins de moyens.

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Image : Le centre d’apprentissage Carpe Diem d’Indianapolis, via Medium.

La politique de l’introduction de l’ordinateur à l’école n’a pas fait ses preuves – voir « Dans la salle de classe du futur, les résultats ne progressent pas » – et les déboires récents de l’informatisation du district scolaire de Los Angeles, ou celui du comté de Guilford en Caroline du Nord, longtemps cité comme un pionnier jusqu’à ce qu’il réinitialise tout son programme, ne sont pas pour rassurer – en France, l’expérience Ordicollège19 initiée en 2008 par le Conseil général de Corrèze est également restée un cas d’école, régulièrement étrillé.

Certains usages de la technologie à l’école fonctionnent très bien, notamment quand elle est utilisée pour certaines tâches bien précises : la rationalisation de la communication parents-enseignants, la collecte des devoirs, la diffusion de notes, etc. (ce que montre d’ailleurs la récente enquête du ministère de l’Education Nationale évaluant l’utilisation des espaces numériques de travail). Mais l’apprentissage mixte, lui s’est révélé plus difficile, notamment quand on tente de le faire à faible coût, sans prendre en compte la formation, l’adaptation des équipements, le remplacement et l’entretien du matériel. Annoncé dans bien des écoles en fanfare, il n’est pas rare de trouver aux Etats-Unis des racks d’iPads et de Chromebooks inutilisés.

Enseigner aux enfants, notamment à ceux qui connaissent le plus de difficultés, est difficile. La technologie change peut-être la donne, mais pas d’une manière aussi spectaculaire que voudraient nous le faire croire les évangélistes des nouvelles technologies scolaires. Il n’y a pas de dispositif magique qui aide les enfants à apprendre, rappelle Peg Tyre. Ni la radio, ni la télévision, ni les ordinateurs, tous salués en leur temps comme des innovations éducatives transformatrices, n’y sont parvenus. Les tablettes ne le seront pas plus, car entre de nouveaux dispositifs pour s’informer et une révolution éducative, il y a un pas que ces dispositifs ne peuvent pas combler, car l’apprentissage consiste à s’engager avec le matériel éducatif en profondeur, pas seulement à l’utiliser.

Enseigner peut paraître simple, mais un bon enseignement est compliqué – or, depuis les travaux de John Hattie, on sait combien celui-ci est important. Il est difficile d’obtenir qu’un logiciel reproduise ce que font les enseignants, capables de rebondir en quelques secondes pour introduire de nouvelles idées, de parler d’une manière qui résonne, de renforcer les idées et les compétences… autant de situations d’apprentissages qui dépendent des savoir-faire comme de l’intuition d’un enseignant mis dans des situations toujours spécifiques.

« La technologie ne va pas aider à former et conserver ce dont l’enseignement a le plus besoin : de bons professeurs »

L’apprentissage personnalisé assisté par la technologie n’est pas une bonne réponse pour tous les enfants, explique encore Peg Tyre en nous invitant à visiter une des nombreuses écoles Carpe Diem où l’on délivre ce type d’enseignement. Les résultats dans la première école Carpe Diem de Yuma, en Arizona, ont pourtant été impressionnants et ce d’autant que le coût par élève dans ce type d’école est moindre que dans l’enseignement public traditionnel. Mais seulement 24% des professeurs qui ont utilisé des logiciels d’apprentissage mixte concèdent que la technologie améliore l’engagement des élèves. La grande majorité constate que cela n’a pas d’effet, voire est une distraction.

Pour Peg Tyre, la technologie ne va pas aider à former et conserver ce dont l’enseignement a le plus besoin : de bons professeurs. Tout le monde souhaite une école plug and play, bon marché, ou un professeur enseigne à des centaines d’étudiants. Mais plus encore dans ces situations, les meilleurs programmes scolaires reposent sur eux, insiste Peg Tyre. Pour Josh Densen, le responsable de Bricolage Academy, l’apprentissage mixte fonctionne parce qu’il permet de renforcer « l’effet de l’enseignant », si et seulement si celui-ci est bon. Pour le dire autrement, investir dans la technologie ne suffit pas, il faut d’abord aider les professeurs à être meilleurs. Sans eux, l’apprentissage mixte n’est qu’un moyen pour délivrer moins d’enseignement avec moins d’enseignants.

Matt Candler (@mcandler), le fondateur de 4.0 Schools, un incubateur communautaire et non-profit de startups dédiées à l’innovation éducative, a répondu à Peg Tyre. Pour lui ce qui rend la Bricolage Academy et bien d’autres communautés éducatives innovantes perturbatrices est qu’elles mettent l’accent sur la mentalité avant les ressources. La force de ce type de communauté repose sur une innovation agile, peu onéreuse et qui s’améliore par itération permanente. Cette réorganisation qui repose sur un état d’esprit permet aux membres de ces communautés de transformer en profondeur les approches traditionnelles. Ce qui rend la Bricolage Academy spéciale, c’est d’investir dans un état d’esprit de confiance créative. Diana Turner, l’une des professeurs de Bricolage Academy utilise des outils simples : des vidéos faites maison, un appareil photo, des formulaires sur Google Doc. Elle montre aux enfants comment résoudre les défis auxquels ils sont confrontés d’une manière simple, efficace et créative.

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Image : De jeunes élèves au travail à la Bricolage Academy de New Orleans, via Bricolage Academy.

L’école comme laboratoire de R&D

L’innovation ne fonctionne que si elle demeure à l’écoute des utilisateurs, que si chaque itération intègre les commentaires de ceux-ci, explique-t-il en revenant sur les origines de Bricolage Academy par Josh Densen. Les meilleurs entrepreneurs comme les meilleurs professeurs essayent et améliorent constamment leur modèle avec ce qu’ils apprennent des autres. En fait, comme l’explique Steven Johnson dans son livre D’où viennent les bonnes idées, les innovateurs volent leurs idées. Ils les font passer d’un domaine à un autre, les adaptent – Johnson parle d’exaptation, pour évoquer ces idées qui évoluent pour prendre un nouveau rôle. Pour Matt Candler, la profession des enseignants est trop isolée du monde extérieur. Pousser des outils ou du matériel dans ce monde ne produira aucun changement de mentalité. Et de nous inviter à observer Twitch.tv, cette chaîne de contenus vidéo qui permet à des joueurs de montrer aux autres comment ils jouent. Pour lui, c’est là un modèle de l’engagement à adapter. Le milieu de l’éducation doit se mettre à l’écoute de ses utilisateurs, cela conduira à une innovation beaucoup plus épanouissante.

C’est un peu ce qu’on retient du fonctionnement d’AltSchool, ce nouveau concept d’écoles connectées fondées par un ex-cadre de Google, Max Ventilla, à la recherche d’une bonne école pour ses enfants, rapporte Wired. AltSchool se présente comme un laboratoire à la fois pour construire des applications éducatives et de nouvelles formes d’écoles, où les professeurs sont accompagnés d’une équipe technique pour assurer l’intendance logicielle et informatique, et travailler avec eux à mettre au point les applications et les devoirs. Les écoles doivent-elles se concevoir comme des laboratoires de R&D, plutôt que de chercher à appliquer des technologies clefs en main provenant des grands acteurs de l’éducation ? C’est ce que suggère Robin Lake, directeur du Centre pour réinventer l’éducation publique. Comme l’explique Issie Lapowsky dans Wired, c’est aussi aux entreprises de l’éducation de changer de tactique, d’offrir des solutions pour mieux accompagner professeurs et écoles, à l’image du programme iZone lancé à New York pour rapprocher les startups de la ville aux écoles. Ou du programme lancé par Cary Matsuoka du district scolaire de Milpitas en Californie, qui a d’abord travaillé avec les écoles pour savoir ce dont elles avaient besoin, plutôt que de chercher à importer des formules toutes faites qui n’ont pas fait leurs preuves, comme le montre l’échec du district scolaire de LA. Pour Micheal Horn, directeur du programme d’éducation à l’Institut Clay Christensen et auteur de Blended : utiliser l’innovation disruptive pour améliorer l’école, la situation de LA est emblématique des écoles prises dans une frénésie technologique, sans avoir réfléchi à ce dont elles ont besoin. Selon lui, cela montre combien un programme éducatif doit construire sa propre réponse technologique.

Los Angeles ne compte pas abandonner pour autant l’informatisation de ses écoles. Elle a lancé un groupe de travail pour répondre à 4 questions fondamentales : qu’est-ce que les élèves doivent apprendre ? Comment ? Quelles ressources sont nécessaires ? Comment cela va fonctionner ?

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Image : une jeune élève doit s’enregistrer électroniquement à son arrivée à l’école AltSchool de Fort Mason, photographiée par Christie Emm Klok pour Wired.

Si l’éducation généralisée était une réponse à l’industrialisation du monde, alors qu’elle sera la forme de l’éducation dans un monde automatisé ?

La chercheuse danah boyd a réagit également à l’article de Peg Tyre. « Les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans l’éducation sont d’ordre social et politique », rappelle-t-elle. Le risque est de promouvoir des technologies qui ne font qu’exacerber les problèmes existants : l’inégalité et la méfiance. Si pour elle, exclure la technologie de la salle de classe n’a pas de sens, il faut renouer avec les objectifs sociétaux de l’éducation. Le risque pourtant, est que nous formions les élèves à devenir des robots. Et la chercheuse de rappeler qu’à la fin du XIXe siècle, l’éducation aux Etats-Unis n’était pas particulièrement altruiste. « Ce qui a rendu l’éducation généralisée possible était que les entreprises américaines avaient besoin de travailleurs. L’industrialisation exigeait une population socialisée dans des cadres d’interaction et de comportement très particuliers. Les usines avaient besoin de travailleurs sachant rester en place. »

Or, malgré les mantras promouvant la créativité de la Silicon Valley, tous les travailleurs de demain ne feront pas ce qu’ils souhaitent ou ce qu’ils aiment. Beaucoup devront être insérés dans des systèmes d’automatisation hybrides, à la manière des employés des centres d’appels. Beaucoup d’humains demain feront les tâches ingrates qui sont trop couteuses pour être faites par des robots. En automatisant toujours plus avant notre société, la main-d’oeuvre de demain doit être formée pour interagir avec des systèmes automatisés. Et la chercheuse de poser en creux la question du système éducatif dont a besoin le système technique qui se met en place, qui aura certainement bien plus d’impact sur l’éducation que bien des discours bienveillants.

L’éducation a longtemps été tenue comme une solution à la disparité économique, même si en fait, elle remédie assez peu à l’inégalité. Le problème, c’est que les élèves favorisés sont plus susceptibles d’avoir de bons professeurs, mais sont aussi plus susceptibles d’avoir des enseignants formés à utiliser la technologie et sachant l’intégrer en classe. Si la technologie ne fait que renforcer « l’effet de l’enseignant », cela ne présage rien de bon pour les élèves les plus démunis, qui sont beaucoup moins susceptibles que les autres d’avoir de bons professeurs. Sans compter que les technologies coûtent de l’argent et que ces ressources grèvent les budgets pour recruter les bons enseignants dont les écoles ont prioritairement besoin.

Longtemps, l’enseignement aux Etats-Unis est resté une question locale. Depuis 30 ans, le gouvernement fédéral et les grands acteurs de l’éducation ont centralisé l’éducation, via des offres de plus en plus standardisées et des normes d’éducation. L’apprentissage personnalisé a le potentiel d’introduire un facteur entièrement nouveau dans le paysage de l’éducation : l’effet réseau. Dans le domaine de l’éducation, nous ne pouvons ni ne devons séparer le fait que nous sommes des individus et que nous faisons partie de réseaux. « C’est seulement en reconnaissant notre nature interconnectée que nous pourrions commencer à remplir les promesses que la technologie peut offrir aux élèves ».

Hubert Guillaud

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