PRISME PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

Comment l’environnement numé­rique, porteur d’un nouveau langage, modifie-​​t-​​il le passage « apprentissages-​​compétences-​​parcours » ? UE Prisme Juillet 2011

Table ronde : comment l’environnement numé­rique, porteur d’un nouveau langage, modifie-​​t-​​il le passage « apprentissages-​​compétences-​​parcours » ?

Damien Roucou, Directeur du pro­gramme ERDENET, Enseignant


Bernard Cor­bineau, Co-​​gérant Infoggara, Enseignant


http://​www​.belearner​.com

http://​www​.belearner​.com/​n​e​w​slist

http://​www​.erdenet​.fr

 

Bernard Cor­bineau : qu’ est-​​ce que c’est « l’environnement numérique ? »


Damien Roucou : il y a soit une approche sco­laire avec des envi­ron­ne­ments numé­riques de travail (ENT) où il y a un enca­drement ; sinon pour un jeune cela dépasse lar­gement le cadre sco­laire. Le monde du mar­keting ou des médias parle de « vie digitale », non sans volonté de séduction certes, mais qui évoque une forme de relation avec le numé­rique plus large et plus personnelle.


B.C : Est-​​ce que le numé­rique est un envi­ron­nement ou un outil ? Est-​​on encapsulé ?

D.R : : On voulait vous pré­senter des exemples d’usages en numé­rique sur le Web… mais cela ne fonc­tionne pas aujourd’hui ! On est donc pas encore encapsulé !

Pour cer­tains l’environnement numé­rique est une pré­sence, un accès, une dis­po­ni­bilité. Le numé­rique pénètre dans l’enseignement et on est sorti de la pro­blé­ma­tique de l’informatique. L’enjeu n’est plus d’avoir des ordi­na­teurs qui rem­placent des pro­fes­seurs. Main­tenant c’est le numé­rique en terme de relation péda­go­gique, il l’enrichit.

B.C : Ces tech­niques permettent-​​elles de déve­lopper des usages péda­go­giques nou­veaux et qui répondent à un projet de poli­tique pédagogique ?

D.R : Il y a des expé­ri­men­ta­tions numé­riques partout dans les aca­démies. On s’intéresse aux usages mais il y a une dif­fi­culté à les évaluer, pour ensuite passer dans une face de géné­ra­li­sation. Les études inter­na­tio­nales qui essaient de mesurer l’impact des outils numé­riques se contre­disent et on y trouve souvent une confusion entre éducation et com­mu­ni­cation. Main­tenant, nom­breux sont ceux qui pensent que les élèves apprennent mieux avec le numé­rique et qu’ils acquièrent donc plus de com­pé­tences. On voit notamment se déve­lopper des com­pé­tences techniques.

B.C : Dans ta pra­tique quo­ti­dienne, vas-​​tu plutôt vers la crainte ou l’ouverture ?

D.R : Je suis opti­miste. Au travers du pro­gramme ERDENET et son site éducatif « Be Learner​.com », on s’intéresse à l’édition sur le Web et à la dif­fusion des savoirs. Mais les fron­tières y deviennent floues dans des envi­ron­ne­ments où la contri­bution, le com­men­taire per­sonnel, les rela­tions média­tisées mais sans hié­rarchie bou­le­verse les rôles de chacun dans ou vis à vis de l’institution. Par exemple, est-​​ce que le pro­fesseur est un éditeur ? Est-​​ce que l’élève est un pro­ducteur. Comment des contenus générés par les uti­li­sa­teurs dans le monde éducatif vont trouver une per­ti­nence, une valeur ? On est donc dans l’appartenance des outils mais aussi on apprend en faisant. Ce qui est certain c’est une meilleure cir­cu­lation des savoirs et des com­pé­tences dans le monde éducatif. Cela per­turbe l’administration car le numé­rique ne s’arrête pas dans la salle de classe.

Sur Be Learner des ren­contres inat­tendues, des échanges se pro­duisent ; on est dans la com­mu­ni­cation éducative. Le médiateur éducatif peut être un ensei­gnant, un élève, un admi­nis­tratif, un parent, et pourquoi pas un élu ou un pro­fes­sionnel. Avec le déve­lop­pement des échanges de pairs à pairs, des élèves com­mu­niquent en ques­tionnant leurs cama­rades qui ne sont pas for­cément proches géo­gra­phi­quement. En même temps, les ensei­gnants mutua­lisent c’est à dire qu’ils pro­fitent de ces pla­te­formes, souvent encou­ragées par les aca­démies, pour se parler et déposer des cours, des sup­ports. Notre rôle d’éditeur est alors d’appréhender, animer, trans­former et re-​​exploiter ces flux.

B.C : Penses-​​tu que ces expé­ri­men­ta­tions répondent à une demande sociale ou est-​​ce qu’elles créent une demande sociale ? Est-​​ce que l’institution est demandeuse ?

D.R : La péda­gogie active existait avant le numé­rique. Cela répond à un besoin de sup­ports échan­geables, trans­for­mables et dis­po­nibles immé­dia­tement. Mais la situation est très dif­fé­rentes dans les ter­ri­toires, cer­tains s’en emparent et ils intègrent néces­sai­rement le numé­rique dans le projet éducatif. D’un autre côté la demande des parents est souvent tournée vers la pré­sence phy­sique d’un ensei­gnant, l’apport du numé­rique ne les inté­resse pas tant que cela.

Par contre du côté des jeunes, c’est acquis, même s’il reste un gros travail d’apprentissage des médias à mener avec eux. Les jeunes ont appré­hendé la tech­no­logie pour s’exprimer, et la dimension sociale pour une construction iden­ti­taire, alors que ce n’est pas tou­jours le cas du côté des enseignants.

En outre, il y a encore des craintes technico-​​culturelles dans des établis­se­ments sco­laires, qui viennent s’ajouter aux pro­blèmes d’équipement, d’infrastructure ou de maintenance.

B.C : Vois-​​tu une dif­fé­rence entre les jeunes et les enseignants ?

D.R : Pas vraiment de division, cer­tains apprennent par nécessité pro­fes­sion­nelle… et finissent par être de vrais geek !

Il y a une amorce pour géné­ra­liser les usages. Mais la dif­fi­culté c’est que l’institution vou­drait définir les bons usages et les essaimer or la diversité des sup­ports, des fonc­tion­na­lités, des modes de connexion, la rapidité d’évolution des appli­ca­tions démul­ti­plient les carac­té­ris­tiques des usages inno­vants, per­ti­nents dans une classe ou pour un élève, inutile dans un autre groupe.

Les éditeurs et les équi­pe­men­tiers ont aussi une part de res­pon­sa­bilité à vouloir aller plus vite que la capacité d’absorption du monde enseignant.

Mais il n’en demeure pas moins que le grand danger est de voir se déve­lopper une culture jeune qui n’utiliserait pas le numé­rique dans son pro­cessus d’éducation, qui s’arrêterait aux portes de la classe, c’est-à-dire une « sous-​​culture sco­laire » qui serait aca­dé­mique, ne prenant pas vraiment en compte les sup­ports, vec­teurs d’apprentissage et l’enjeu sociétal des nou­veaux moyens d’apporter du sens, de s’exprimer, de se docu­menter. On en est encore à la phrase : « Aujourd’hui on va faire des TICE en classe » !

Au travers des expé­ri­men­ta­tions plu­sieurs para­doxes appa­raissent. Il faut bien évaluer les com­pé­tences numé­riques de l’élève. Comment évaluer une expé­rience en chimie avec le numé­rique ? Est elle plus per­ti­nente parce qu’elle est faite avec une ani­mation flash ou sur une tablette tactile ? En même temps le corps ensei­gnant n’est pas là pour singer les pra­tiques élèves pour tenter de les intéresser…

B.C : On est sur des objets de connais­sances qui sont dif­fé­rents, abor­dables avec des cultures dif­fé­rentes. Au niveau uni­ver­si­taire on ressent cela aussi. L’opposition est à l’intérieur des géné­ra­tions, des étudiants ont une culture numé­rique très forte, intuitive d’autres ont plus de mal à suivre.

Sur la notion de par­cours : comment se déve­loppe cette activité ? Comment le corps ensei­gnant réagit-​​il ?

D.R : Avec BeLearner​.com on a déve­loppé un nouveau concept d’approche par par­cours en numé­rique. Des expé­ri­men­ta­tions sont menées dans les régions IDF, Languedoc-​​Roussillon et à l’étranger, auprès de col­lèges et de lycées. Nous vou­lions savoir si cette approche par par­cours en ligne pouvait aug­menter ou amé­liorer des com­pé­tences, mobi­liser des appre­nants, ou si elle per­mettait une meilleure évaluation.

On a choisi le online parce qu’on est dans une pro­blé­ma­tique d’accès à un savoir fluide et actif. On n’est pas dans la pos­session de matériel d’un bien phy­sique (comme un livre ou un film). Grâce à Be Learner l’enseignant ou le for­mateur assure un suivi de per­sonnes, un suivi per­son­nalisé. L’apprenant en auto­nomie ou pas, est accom­pagné au fur et à mesure de sa pro­gression. On essaie de déve­lopper un outil per­mettant d’aller à son rythme ou d’accélérer son acqui­sition des savoirs.

Les résultats sont parfois étonnant. Sur la mobilité par exemple : les élèves vou­laient voir si cela fonc­tionner dans le bus, dans l’établissement, chez eux, dans une média­thèque, un musée,… Cela pour avoir une activité éducative qui suive la per­sonne dans ses dépla­ce­ments, dans son envi­ron­nement social élargi. Les élèves, par jeu, accep­taient une démar­chage éducative, d’apprentissage avec des ques­tion­ne­ments, y compris en dehors de l’école, mais jus­tement parce que le contenu et la forme cor­res­pon­daient à leur réseau de socia­bilité et leur rythme de vie (asso­ciative, cultu­relle, sportive, fami­liale). Aussi parce qu’ils se sentent impliqués, on les sol­licite, on leur demande leur avis et on les pousse à contribuer, à créer des par­cours pour d’autres, leurs cama­rades ou des jeunes qu’ils ne connaissent pas forcément.

D’une cer­taine façon c’est ras­surant, l’envie d’apprendre n’a pas dis­parue, loin de là ! Mais elle prend des formes sociales moins scolaires.

Tech­ni­quement comment ça se passe ? Be Learner a une interface inno­vante mais en même temps tota­lement intuitive. Si je suis ensei­gnant, je peux com­biner n’importe quel type de sup­ports (vidéos, textes, images, ani­ma­tions) pour en faire une séquence péda­go­gique. Je peux également per­son­na­liser une séquence pour un élève (en échec sco­laire, non fran­co­phone ou au contraire plus rapide que ses cama­rades). En défi­nitive, du bout des doigts, je crée une arbo­res­cence pour les appre­nants, je peux visua­liser, suivre et piloter mes élèves à distance.

L’élève suit son par­cours à son rythme, pas à pas ; il est à la fois intégré à son groupe classe mais en même temps accède à un contenu, un ques­tion­nement personnalisé.

C’est pourquoi les expé­ri­men­ta­tions ont montré un intérêt pour des publics spé­ci­fiques : remé­diation ou hospitalisation.

A l’avenir nous allons tra­vailler aussi avec des élèves décro­cheurs, des han­di­capés, des détenus. On veut offrir à ces per­sonnes qui sont dans la dis­con­ti­nuité des par­cours d’apprentissage en conti­nuité. La forme sco­laire a des dif­fi­cultés à toucher ces marges.

C’est donc un outil créatif et indi­vi­dualisé. Motivant pour la per­sonne en for­mation mais aussi pour l’’enseignant car il peut anti­ciper, prévoir, se laisser sur­prendre par les réponses et les réac­tions des apprenants.

B.C : Et pour les jeunes exclus du système ?

D.R : Il y a tou­jours eu des ten­sions entre des ter­ri­toires admi­nis­tratifs et des ter­ri­toires numé­riques. Pour le Ministère de la Culture on les appelle des publics empêchés… donc nous allons essayer de leur redonner une capacité d’agir et de s’impliquer dans leur formation.

B.C : Ces outils te paraissent-​​t-​​ils aptes à leur répondre pour rac­crocher et les réintégrer ?

D.R : C’est l’enjeu. On a une approche un peu mar­keting. On peut suivre les usages en temps réel. La relation de proximité aide bien les élèves en dif­fi­cultés (sco­laire ou har­cè­lement), idem pour la relation enseignant-​​élève, enseignants-​​parents, au bénéfice tou­jours du jeune.

En défi­nitive l’outil ne rem­place pas l’Éducation Nationale. Mais il enrichit la relation péda­go­gique. Il ne s’agit pas de créer des ser­vices éducatifs en ligne concur­rents à l’Educ Nat. Mais l’Éducation Nationale doit jouer son rôle entiè­rement, aussi bien d’administration, de com­pé­tence et d’évaluation. En terme d’innovation, elle doit com­prendre qu’il y a un champ d’expérimentation énorme et un potentiel écono­mique, un savoir-​​faire éditorial en France qui ne demande qu’à avancer.

Il y a des acteurs du monde écono­mique qui ont un système privé, qui savent très bien toucher les élèves et qui ont un savoir faire infini pour les séduire ! Mais ce système n’a pas d’équivalent en terme éducatif.

Les col­lec­ti­vités n’ont pas encore mis en place de dis­po­sitif de service d’innovation en éducation, alors que l’on a des pro­fes­seurs qui ont des savoirs, des élèves deman­deurs. Comme pour l’économie numé­rique au sens large, il y a une inno­vation en éducation qui peut être por­teuse d’un projet ter­ri­torial. On peut même ima­giner des grappes d’entreprises web très implantées loca­lement qui tra­vaillent sur des projets éducatifs d’envergure, avec des effets de synergie sur plu­sieurs acteurs écono­miques (réseaux, infra­struc­tures, sécurité, logi­ciels, envi­ron­nement, cloud com­puting, télé-​​centres, équi­pement des foyers, for­mation). Les zones rurales, éloi­gnées des grands centres culturels ou scien­ti­fiques, auraient à y gagner. C’est ce que nous tentons chez ERDENET en Lozère.

Quand on arrive en tant que éditeur français dans le monde de l’éducation, à l’international nous sommes extrê­mement bien vu, la France a d’énormes potentiels.

B.C : Vois-​​tu émerger un langage ou des éléments qui peuvent y faire penser ?

D.R : Depuis n’importe quel ter­minal mobile connecté, sur la pla­te­forme BeLearner​.com l’utilisateur peut déplacer tous ses dif­fé­rents docu­ments sur un ou des écrans ou répondre en direct à une interaction.

En tant qu’éditeur on essaie de déve­lopper de nou­veaux lan­gages média­tiques, notamment la pos­si­bilité de donner à un ensei­gnant l’outil pour faire des webs docu­men­taires péda­go­giques. Il s’agit d’une œuvre trans­média avec un exer­ciseur dyna­mique pour tou­jours pousser au questionnement.

C’est uti­li­sable dans toutes les dis­ci­plines et répond à une variété de situa­tions. Cet outil d’édition est à dis­po­sition des ensei­gnants, qui créent et assignent leur projet aux élèves puis regardent leurs résultats. On remarque que cela crée de nou­veaux sup­ports et de nou­velles rela­tions entre les contributeurs.

C’est une approche dif­fé­rente d’un manuel sco­laire. On voyage dans quelque chose de plus immersif, il y a plus de ludo-​​éducatif et l’apprenant est également auteur de l’objet final. Par exemple, sur un projet de culture scien­ti­fique, les jeunes prennent la place du cher­cheur pour faire une expérience.

On le sait, cela modifie les rap­ports de pouvoir. Les élèves donnent le change à des professeurs.

Il y a là un champ d’évaluation des com­pé­tences : métho­do­logie, relation sociale, gestion du col­lectif, trans­mission… qui reste à inventer.

Une expé­rience plus limite est réa­lisée aux États-​​Unis : une école est fondée sur l’apprentissage par le jeu vidéo, mais alignés sur les pro­grammes scolaires.

Inter­vention de la salle :

· Les murs de la classe explosent, je ne vois cela pos­sible que avec le travail en équipe des enseignants.

· Il faut faire des cours en commun

D.R : Ce n’est pas une mince affaire. Le numé­rique fait exploser la forme sco­laire tra­di­tion­nelle et les murs de la classe. La classe en tant que groupe est com­plé­tement réorganisée.

Apple a livré des tablettes tac­tiles (ipad) pour les tester dans les établis­se­ments sco­laires et on a des élèves qui se plaignent parce qu’ils ne regardent plus l’enseignant, que ça fait mal au cou, que ce n’est pas si pra­tique, etc. Des lycéens se demandent pourquoi s’arrêter uni­quement à l’école. Ils veulent bien se servir d’un objet numé­rique pour apprendre mais celui-​​ci n’étant plus un simple manuel sco­laire, ils veulent l’exploiter au maximum, pour jouer, se parler, filmer, surfer, mais aussi poser une question à leur prof. La relation de proximité avec ses cama­rades de classe n’est plus tout à fait la même. Pour apprendre le japonais, l’élève va sur des sites internet et ren­contre d’autre élèves à l’autre bout de la France.

Inter­vention de la salle :

· Comment faire en sorte que l’utilisation trop intensive du numé­rique ne se tra­duise pas une super­fi­cialité des apprentissages ?

D.R : La peur des géné­ra­tions pré­cé­dentes, en disant « attention l’informatique va rem­placer le prof, il va y avoir une perte de la com­pé­tence réelle, de l’importance de l’enseignant » n’a pas eu lieu. On voit que c’est l’inverse qui se produit, l’enseignant reprend sa place, le côté docu­men­ta­liste prend de l’ampleur. Dans cet univers média­tique il faut que l’enseignant anime et forme les jeunes à ne pas uti­liser l’outil numé­rique uni­quement en tant que spec­tateur.

Sur Be Learner l’enseignant produit, guide et oriente l’élève. Le rapport à l’œuvre, à sa cri­tique, le recours à l’écrit sont favo­risés, ainsi que le couple attention/​évaluation. Il fait également un tri docu­men­taire et ajuste sa séquence péda­go­gique en fonction du niveau atteint. On reste bien sur la base de la relation d’apprentissage.

B.C : Les docu­men­ta­listes en biblio­thèques muni­ci­pales font de l’analyse au lieu de faire du travail mécanique.

On revient bien à la péda­gogie et non pas à du transfert simple de savoir. On peut indi­vi­dua­liser avec l’apprenant. Mais cela pose des pro­blèmes de repré­sen­ta­tions de statuts sociaux