PRISME PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

LA CONSCIENCE vue par notre ami québécois Jean BEDARD

 

La conscience

On parle de conscience si un être arrive à créer, c’est-à-dire à ajouter de la com­plexité, et qu’à partir de cette création, il réalise qu’il peut remettre en question son travail pour faire de sa pro­duction quelque chose qui a du sens et de la valeur.

La com­plexité n’est pas la com­pli­cation. La com­plexité suppose :

  1. L’unification de plu­sieurs éléments, de plu­sieurs dimen­sions dans un système dynamique ;
  2. Ce système dyna­mique tend vers une cer­taine auto­nomie et dispose d’une cer­taine créativité.

Par exemple, une sym­phonie est com­plexe, elle possède sa propre créa­tivité puisqu’elle inspire d’autres œuvres.

Si on peut réduire un système com­plexe à une pro­gram­mation, c’est cette pro­gram­mation qui définit le niveau de com­plexité du système. Par exemple, si une auto­mobile peut être réduite à un pro­gramme exé­cu­table par des robots, c’est ce pro­gramme qui définit la com­plexité de l’automobile. Le plus petit pro­gramme pos­sible capable de repro­duire l’œuvre définit sa complexité.

On pourrait dire que plus une intel­li­gence fonc­tion­nelle est capable de réa­liser une œuvre com­plexe, plus elle est intel­li­gente. Mais cela n’est pas encore de la conscience.

Pour qu’il y ait conscience, il est néces­saire qu’il y ait un premier niveau d’intelligence capable de pro­duire une cer­taine com­plexité, c’est l’intelligence fonc­tion­nelle. Sur cette intel­li­gence fonc­tion­nelle, un autre niveau d’« intelligence » doit pouvoir s’appliquer. C’est ce deuxième niveau qui s’appelle la conscience dans la mesure où, à ce niveau, la conscience peut remettre en question les fina­lités pour­suivies par le premier niveau afin d’en accroitre la signi­fi­cation et la valeur.

Par exemple : si une per­sonne est très créative sur les moyens de faire le plus d’argent pos­sible, et peut remettre en question son effi­cacité mais pas la finalité de ses actions, elle n’est pas au deuxième niveau, elle n’utilise que son intel­li­gence fonc­tion­nelle qui peut être très grande. Cependant, si elle remet en question la finalité « faire plus d’argent », si elle est capable de per­cevoir les contra­dic­tions de cette finalité et de réorienter son action vers d’autres fina­lités qui ont plus de sens et plus de valeur, alors, il s’agit du deuxième niveau : le travail de la conscience.

La conscience est une sorte d’intelligence des fina­lités. Un être humain peut être faible en intel­li­gence fonc­tion­nelle et fort en conscience. Je crois bien avoir ren­contré des per­sonnes dites « han­di­capées intel­lec­tuelles » très éclairées sur le plan des finalités.

Une finalité définit à la fois l’éthique (la valeur) et la signi­fi­cation (le sens). Passer de la finalité « faire plus d’argent quelles que soient les consé­quences sur les autres et sur l’environnement », à la finalité « amé­liorer le confort du plus grand nombre de per­sonnes sans nuire aux autres », c’est croître en res­pon­sa­bilité, c’est croître en éthique, c’est aussi changer le sens même de l’action, c’est passer d’un com­por­tement qui n’a de sens que dans une sphère étroite (soi-​​même) à un com­por­tement qui a du sens dans une sphère beaucoup plus large (la fra­ternité humaine).

Un com­por­tement est plus éthique et plus sensé s’il aug­mente l’harmonie et la cohé­rence dans un envi­ron­nement plus large. Un com­por­tement est plus sensé s’il évite les culs-​​de-​​sac dans le futur (aller nulle part) et s’il donne un goût de vivre durable à mesure que les per­sonnes s’ouvrent au deuxième niveau, le niveau de la conscience.

L’intelligence fonc­tion­nelle répond à un besoin, elle est inten­tion­nelle, elle veut atteindre un résultat défini. Par elle-​​même, elle ne remet pas en question le besoin (qui peut n’être qu’un besoin conditionné).

Si une intel­li­gence se penche sur une intel­li­gence fonc­tion­nelle et remet en question la signi­fi­cation du résultat, dit autrement, si un niveau supé­rieur d’intelligence peut ima­giner d’autres fina­lités que celle, par exemple, d’assurer l’équilibre d’un système, on peut com­mencer à parler de conscience puisque cela suppose l’application d’une intel­li­gence de deuxième niveau sur un pro­cessus intel­ligent (intel­li­gence fonc­tion­nelle). Pour cela, le deuxième niveau d’« intelligence » doit pouvoir enve­lopper le premier niveau d’intelligence pour découvrir comment il arrive à des résultats, pour juger de ces résultats vis-​​à-​​vis d’une finalité et pour découvrir d’autres fina­lités jugées plus valables et plus significatives.

On posera la question, oui, mais plus « signi­fi­cative » par rapport à quoi ? C’est pré­ci­sément là que s’observe la conscience, elle recherche un « réfé­rentiel » (le « par rapport à quoi ») qui don­nerait du sens et donc de la valeur non seulement à elle-​​même, mais à tout ce qu’elle observe.

La conscience est une « intel­li­gence » de l’intelligence, elle s’applique non pas à faire des choses, à pro­duire des effets, elle s’applique à l’intelligence fonc­tion­nelle elle-​​même, car il n’est pas intel­ligent de pro­duire des choses qui ne mènent nulle part, c’est-à-dire qui ne donnent pas de sens à la vie dans son entièreté. Sa question d’arrière-plan est tou­jours à peu près celle-​​ci : est-​​ce que cette intel­li­gence qui fait des choses est réel­lement intel­li­gente ou bien est-​​elle idiote, bête ou absurde ?

Le deuxième niveau d’« intelligence » est capable d’imaginer des fina­lités afin de rechercher les fina­lités qui don­ne­raient de la valeur, de la signi­fi­cation aux choses, aux per­sonnes et à l’ensemble de tous les êtres. Cela se passe comme si ce deuxième niveau d’intelligence se disait à lui-​​même : il doit bien exister une façon de voir à partir de laquelle les atomes, les fleurs, les arbres, les mon­tagnes, les animaux, les êtres humains, tout ce que je vois possède une valeur pré­cieuse et même irrem­pla­çable. Je pourrais découvrir ce « réfé­rentiel » à partir duquel tout a une valeur.

Une finalité n’est pas un but. Lorsque nous pour­suivons un but, nous ima­ginons un futur et nous com­parons un ensemble de résultats à ce futur imaginé (le but). On sera déçu ou satisfait selon nos attentes. Cela est le propre de l’intelligence fonc­tion­nelle. Au contraire du but, la finalité est déve­lop­pe­mentale. Par exemple : déve­lopper un jardin à la fois pro­ductif et beau ne peut pas se faire à partir d’une ima­gi­nation du futur. Pour arriver à un tel jardin, il faut abso­lument com­poser avec la réalité, avec les futurs pos­sibles, les futurs vir­tuels. La conscience est une intel­li­gence du temps. Elle compose avec la réalité du temps.

La finalité des fina­lités consis­terait à quelque chose comme « éloigner les limites », « ouvrir des niveaux dif­fé­rents de com­pré­hension », « faci­liter la par­ti­ci­pation et la créa­tivité de tous les êtres » « éviter d’aboutir à quelque chose de défi­nitif qui bloque la décou­verte de chemins plus larges ». La conscience lutte contre les limites, c’est son essence.

Jean Bédard