PRISME PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

«  La forme clas­sique de la trans­mission du savoir est périmée  » Entretien : Michel SERRES

In La Ligue de l’Enseignement

"Dans votre ouvrage, vous insistez beaucoup sur la portée poli­tique des trans­for­ma­tions qu’apporte Internet…

L’une des plus fla­grantes concerne la manière dont les indi­vidus se défi­nissent. Les appar­te­nances clas­siques sont en crise et il faut aux indi­vidus retrouver de nou­velles appar­te­nances, moins figées, plus labiles, plus fluides, et aussi plus consenties. C’est ce que je désigne par l’expression «  le connectif rem­place le collectif  ».

Nous vivons en même temps la fin de la pré­somption d’incompétence, qui a long­temps délimité l’espace séparant ceux qui savent des autres, les médecins des patients, les savants des ignares, les tech­ni­ciens des gens ordi­naires, les impor­tants des simples. Jusqu’alors, nous n’avions jamais pensé qu’on pouvait appliquer le mot «  démo­cratie  » au savoir. Or la démo­cratie du savoir est aujourd’hui un fait acquis. Per­sonne ne pourrait plus agir dans le secret, comme le faisait EDF dans les années soixante-​​dix, au moment où a été lancé le pro­gramme nucléaire, sans consulter per­sonne, et en quelque sorte s’arroger le droit de savoir mieux que les inté­ressés ce qui leur convenait. À ceux qui s’offusquent de pareille situation et tentent de main­tenir ou de rétablir la pré­somption d’incompétence, je rétorque qu’il en va dans ce domaine comme dans le domaine poli­tique  : quand on a ins­titué le suf­frage uni­versel, nom­breux étaient ceux scan­da­lisés par l’idée que la voix d’un homme cultivé puisse être équi­va­lente à celle d’un homme non ins­truit, d’un imbécile ou même d’un fou. Depuis, nous avons appris à recon­naître les vertus du suf­frage uni­versel. De fait, chacun aujourd’hui peut accéder aux études les plus diverses et le débat public est devenu un impé­ratif. Wiki­pédia est en ce sens un modèle de démo­cratie intel­lec­tuelle, où il y a certes des erreurs mais somme toute pas davantage que dans de nom­breuses ency­clo­pédies de papier publiées sous les par­rai­nages les plus auto­risés. Il y a quelques années, avec un groupe de col­lègues, nous avons inventé un per­sonnage musicien que nous avons affublé d’une bio­graphie, d’œuvres, etc., pour voir combien de temps une telle super­cherie pouvait durer  : et bien en quelques mois de cor­rec­tions, il n’en restait rien."

Voir en ligne : http://www.laligue.org/entretien-mi...