PRISME PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

Pour une approche cri­tique de la mixité sociale-​​ Redis­tribuer les popu­la­tions ou les res­sources ?par Éric CHARMES 2009

In La Vie des idées

 

"Et si la mixité n’était pas tou­jours et partout le meilleur moyen de pro­mouvoir l’égalité et la justice sociale ? Sans hésiter à prendre à rebrousse-​​poil un certain nombre des concep­tions les plus ancrées en matière d’éducation, de logement ou de poli­tique de la ville, Éric Charmes défend une approche prag­ma­tique de la mixité. Mais comment faire société si les espaces publics se rétractent ? Le débat est ouvert. 

Les idées comme des lieux de croi­sement et de mélange, les villes sont aujourd’hui regardées comme les théâtres d’une désa­gré­gation du lien social [1]. Les plus aisés mettent de plus en plus expli­ci­tement en scène leur volonté de se tenir à l’écart des pauvres, avec notamment le déve­lop­pement des ensembles d’habitation privés et sécu­risés (les gated com­mu­nities). Les quar­tiers popu­laires, de plus en plus pauvres, deviennent pour leur part ce que cer­tains socio­logues n’hésitent plus à appeler des ghettos [2]. Cette ségré­gation soulève de fait de graves pro­blèmes. Les habi­tants des quar­tiers les plus pauvres souffrent ainsi d’un accès dégradé aux ser­vices et aux équi­pe­ments urbains. Ils subissent également des inéga­lités dans l’accès à l’éducation, ce qui met en péril un projet central de nos sociétés, assurer l’égalité des chances. À plus long terme, la ségré­gation menace les vertus poli­tiques de la vie urbaine, les villes perdant leur capacité d’exposition à la dif­fé­rence et donc leur capacité à nourrir le lien social.

Pour lutter contre la ségré­gation, la réaction immé­diate consiste à favo­riser la mixité dans les quar­tiers d’habitation. Cette idée a for­tement influé sur les poli­tiques récentes, par­ti­cu­liè­rement lorsque la gauche était au pouvoir, avec comme point culminant l’obligation faite aux com­munes de dis­poser d’au moins 20 % de loge­ments sociaux en vertu de la loi dite « Soli­darité et renou­vel­lement urbains » de 2000. Le succès de cette idée a été d’autant plus grand que le mélange social résonne avec des valeurs répu­bli­caines fon­da­men­tales. La mixité per­met­trait en effet l’intégration citoyenne et tien­drait à l’écart les ten­ta­tions com­mu­nau­ta­ristes. Les posi­tions ont cependant évolué der­niè­rement, notamment chez Ségolène Royal, qui a dénoncé « l’hypocrisie » du dis­cours sur la mixité sociale. Cer­tains ont vu dans ses propos une illus­tration du caractère droitier de son posi­tion­nement poli­tique. Nous ne nous livrerons pas ici à une exégèse de son dis­cours, mais les vertus prêtées à la mixité sont de plus en plus contestées par les spé­cia­listes de l’urbain, y compris parmi les plus à gauche ; de plus en plus de cher­cheurs consi­dèrent que l’enjeu est avant tout la soli­darité redis­tri­butive et que cette soli­darité ne passe pas néces­sai­rement par un mélange social plus ou moins imposé. Plu­sieurs argu­ments jus­ti­fient ce point de vue. Nous nous bor­nerons à en expli­citer les principaux.

En exposant ces argu­ments, notre objectif n’est pas de remettre en cause la valeur de la mixité comme expé­rience urbaine. Ceux que la presse appelle les « bobos », et qui embour­geoisent les quar­tiers ancien­nement popu­laires des villes, disent tous leur plaisir de vivre dans des quar­tiers mélangés et animés. Par ailleurs, pour l’actuel gourou de la « créa­tivité », Richard Florida, le mélange est source d’inspiration, d’idées nou­velles, de remise en cause des a priori… Bref, il stimule la « créa­tivité » et est béné­fique au dyna­misme des villes [3]. Soit. Mais il s’agit ici de dis­cuter les effets sup­posés de la mixité sur l’intégration sociale et sur le « faire société », et plus lar­gement de per­mettre l’ouverture d’un débat sur cette question à gauche. En effet, la valeur de la mixité est si pro­fon­dément enra­cinée dans les esprits qu’il est parfois dif­ficile de débattre de ses effets réels. Celui qui cri­tique la mixité est vite soup­çonné de vouloir faire pré­valoir les intérêts indi­vi­duels (la pos­si­bilité de choisir librement son école par exemple) sur les intérêts col­lectifs. La dis­cussion est d’autant moins ouverte que l’actuel Pré­sident de la Répu­blique a été le maire de l’une des com­munes les moins ver­tueuses en matière de construction de loge­ments sociaux et que le gou­ver­nement, à travers Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville, s’efforce d’assouplir les contraintes imposées par la loi Soli­darité et renou­vel­lement urbains. Cri­tiquer la mixité actuel­lement, ce serait donc se ranger aux côtés de la droite et du Pré­sident de la Répu­blique. Pourtant, sans adhérer aux valeurs (rela­ti­vement confuses au demeurant) portées par Nicolas Sarkozy, on peut dis­cuter des poli­tiques visant à pro­mouvoir la mixité et même, de la mixité comme valeur.

Les effets de la ségré­gation à l’école

Il est dif­ficile de dis­cuter de la mixité sans parler de l’école. Sans entrer dans le détail de la volu­mi­neuse lit­té­rature récente, nous livrerons les éléments les plus impor­tants du débat. Tout d’abord, les effets négatifs de la ségré­gation sont avérés, du moins pour les élèves d’origine modeste. Mais, et cela peut paraître para­doxal, les effets béné­fiques des poli­tiques favo­risant la mixité restent limités et ne sont pas sys­té­ma­tiques. Par exemple, les élèves de milieu défa­vorisé res­sentent d’autant plus néga­ti­vement leur situation sociale que leur lycée est favorisé [4]. Ces dif­fi­cultés d’intégration tem­pèrent les effets plutôt positifs de la mixité, notamment les effets d’entraînement sur le travail sco­laire. Des enquêtes conduites aux États-​​Unis montrent par ailleurs que moins la pré­sence d’un élève d’origine modeste dans un établis­sement favorisé résulte d’un choix (comme dans le cas d’une poli­tique visant à pro­mouvoir la mixité), moins les résultats sont positifs [5].

En outre, cer­tains des outils sup­posés garantir la mixité à l’école ont des effets qui éloignent de l’objectif visé. Ainsi, lors de la récente remise en cause de l’étanchéité de la carte sco­laire par Nicolas Sarkozy, de nom­breuses voix se sont élevées à gauche pour contester un nouveau coup porté à la mixité sociale. Pourtant, outre le fait que la carte sco­laire n’a pas été conçue à son origine pour défendre la mixité [6], l’obligation pour les enfants d’être sco­la­risés dans l’établissement de leur quartier n’est guère favo­rable à la mixité, au contraire même. Ainsi, l’étanchéité de la carte sco­laire tend à ren­forcer la ségré­gation qu’on veut com­battre. En effet, l’obligation de devoir fré­quenter un établis­sement mal réputé dis­suade cer­taines familles d’emménager dans la zone de recru­tement concernée. Du coup, à la ségré­gation sco­laire s’ajoute la ségré­gation spa­tiale [7].

De manière com­plé­men­taire, les contraintes imposées par la carte sco­laire s’imposent avant tout aux ménages qui ne dis­posent pas du capital social néces­saire pour les contourner ou qui ne peuvent pas choisir leur lieu de rési­dence. Ces ménages sont d’abord ceux des couches popu­laires ou des couches moyennes infé­rieures [8]. Les couches moyennes supé­rieures ont alors beau jeu de défendre une mixité imposée, quand elles peuvent s’en affranchir en recourant à l’école privée ou en jouant de leur connais­sance du système pour contourner la carte sco­laire [9]. À l’entrée au collège, un tiers des familles ne sco­la­risent pas leur enfant dans le collège public du secteur, soit en l’inscrivant dans un établis­sement privé (20 % des cas), soit en l’inscrivant dans un autre collège public (10 % des cas). Ce sont là des moyennes : pour les col­lèges mal réputés, l’évitement peut être très fort, dépassant lar­gement les 50 % [10]. Et encore, ces chiffres ne prennent-​​ils pas en compte les évite­ments par emmé­na­gement dans un quartier donnant accès à un collège bien réputé ou par l’obtention de la sco­la­ri­sation de l’enfant dans une « bonne classe ».

Face à ces dif­fi­cultés, d’autres poli­tiques que la pro­motion de la mixité méritent d’être prises en consi­dé­ration (poli­tiques qui ne sont d’ailleurs pas exclu­sives d’une défense de la mixité). Les pre­mières consistent à com­penser les effets de l’origine sociale. Cette der­nière ne peut évidemment pas être modifiée, mais l’école peut prendre des mesures spé­ci­fiques en faveur des élèves issus des milieux popu­laires, en leur offrant un accom­pa­gnement péda­go­gique plus soutenu qu’aux autres élèves [11]. Une autre option consiste à agir sur les ter­ri­toires défa­vo­risés. Les poli­tiques mises en place avec les zones d’éducation prio­ri­taires (ZEP) n’ont guère convaincu et ont pour cette raison été contestées. Mais c’est moins leur principe que leur mise en œuvre qui n’a pas été à la hauteur des enjeux [12]. Les moyens ont tout d’abord été sau­poudrés dans un trop grand nombre de zones. Ensuite, si on tient compte de la plus grande jeu­nesse des ensei­gnants pré­sents dans les ZEP, et donc de leur moindre rému­né­ration, il apparaît que l’État n’alloue guère plus de moyens aux ZEP qu’aux autres établis­se­ments. Si l’on agissait vraiment en faveur des établis­se­ments défa­vo­risés, ceux-​​ci béné­fi­cie­raient de mesures plus fortes, avec notamment des équipes péda­go­giques ren­forcées ou une dimi­nution du nombre d’élèves par classe. D’après une étude de Thomas Piketty, la taille des classes influerait plus sur les résultats sco­laires que la ségré­gation [13].

Casser les « ghettos » ou aider les pauvres à amé­liorer leur sort ?

Lorsqu’elle concerne les quar­tiers d’habitations, les moda­lités de mise en œuvre de la mixité posent tout autant pro­blème [14]. Là encore, les inéga­lités et les exclu­sions induites par la ségré­gation sont patentes et incon­tes­tables. En même temps, la désé­gré­gation a des coûts, tels que celui de devoir démé­nager et de quitter l’environnement dans lequel on a vécu. Or ces coûts sont imposés de manière dis­pro­por­tionnée aux plus pauvres. Il est rare en effet que les poli­tiques de mixité contraignent des ménages aisés à démé­nager. Plus souvent, la mixité est mise en œuvre par la réno­vation urbaine, c’est-à-dire par la démo­lition de tours et de barres dans des quar­tiers popu­laires. Ces démo­li­tions brisent des liens de voi­sinage et réduisent un capital social qui est parfois le seul capital signi­fi­catif dont les ménages dis­posent pour faire face aux dif­fi­cultés. Paral­lè­lement, lorsque le démé­na­gement les conduit dans un quartier de classe moyenne, l’intégration n’est pas facile, notamment parce que les arri­vants ne connaissent per­sonne, et se voient imposer des normes qui ne sont pas les leurs.

Lorsque le démé­na­gement n’est pas imposé mais proposé (par exemple avec des aides à la mobilité rési­den­tielle), cette cri­tique perd de sa force. Elle ne dis­paraît pas tout à fait cependant. Les expé­riences menées sur ce terrain aux États-​​Unis ont été rela­ti­vement déce­vantes [15]. Ainsi, beaucoup de familles d’abord volon­taires pour quitter leur quartier y sont retournées au bout de quelque temps ou ont emménagé de nouveau dans un quartier simi­laire. Les réus­sites ne s’observent que dans un nombre limité de cas, pour des familles soi­gneu­sement sélec­tionnées et accom­pa­gnées, ce qui réduit for­tement le potentiel des poli­tiques d’aide à la mobilité rési­den­tielle. Par ailleurs, ces poli­tiques privent les quar­tiers pauvres de leurs familles les plus dyna­miques, de celles qui pour­raient jouer un rôle d’entraînement.

Une autre source de cri­tique des poli­tiques de dis­persion des popu­la­tions en dif­fi­culté réside dans les effets positifs des regrou­pe­ments affi­ni­taires. Ceux-​​ci, mêmes lorsqu’ils concernent les pauvres, ne relèvent pas néces­sai­rement d’une analyse en termes de « ghetto ». Certes, vivre dans un quartier d’immigrés pauvres réduit les chances d’établir des contacts avec des popu­la­tions aisées, contacts qui peuvent être utiles, par exemple pour trouver un emploi [16]. Mais vivre dans un quartier dont le peu­plement est dominé par des pairs ne pré­sente pas que des désa­van­tages [17]. Cela facilite la construction de liens de soli­darité et la pro­duction de diverses res­sources par le quartier. De nom­breux socio­logues ont ainsi mis en évidence le rôle de sas, voire de palier inté­grateur des quar­tiers d’immigrés. Bien sûr, cet effet inté­grateur n’est pas sys­té­ma­tique, mais il peut exister ; et pro­mouvoir son exis­tence pourrait être un objectif, par exemple en favo­risant ce que les Nord-​​Américains appellent le déve­lop­pement com­mu­nau­taire [18]. Il est regret­table qu’en France, de telles idées passent souvent pour naïves ou incons­cientes, et que l’on considère le regrou­pement de pairs uni­quement comme une pre­mière étape vers le repli sur l’entre-soi et vers le communautarisme.

Se ras­sembler entre pairs peut enfin aider à être plus visibles dans l’espace public poli­tique et à faire recon­naître ses dif­fé­rences. On oublie parfois combien, au XXe siècle, les regrou­pe­ments d’ouvriers qui se sont effectués dans les com­munes de ban­lieue ont entretenu l’existence d’une force poli­tique les repré­sentant au niveau national. Aujourd’hui, ce sont ces ban­lieues qui per­mettent au parti com­mu­niste de ne pas avoir tota­lement disparu du paysage poli­tique. Certes, le contexte a changé mais l’enjeu est-​​il de dis­perser la pau­vreté dans les espaces métro­po­li­tains, comme si on voulait la rendre moins visible, et obliger les maires à se répartir leur « charge » ? L’enjeu n’est-il pas plutôt de favo­riser l’émergence d’une force poli­tique propre aux « quar­tiers » dont on parle ?

Cette mise en pers­pective his­to­rique suscite une autre question gênante : pourquoi la concen­tration des popu­la­tions ouvrières dans les ban­lieues dites « rouges » n’a-t-elle pas posé les pro­blèmes que pose aujourd’hui la concen­tration des ménages popu­laires dans les « cités » ? L’explication réside sans doute dans le passage du qua­li­fi­catif ouvrier au qua­li­fi­catif popu­laire, et dans le lien de plus en plus fort entre popu­laire et pauvre [19]. Ces trans­for­ma­tions se sont effec­tuées au cours de quatre décennies de crise écono­mique, de déstruc­tu­ration de l’appareil pro­ductif indus­triel, de pré­ca­ri­sation des salariés et de détri­cotage de l’État-providence. Au cours de ces décennies, on a notamment assisté à un effon­drement de la culture ouvrière, avec d’importantes consé­quences sur la socia­li­sation et sur la vie col­lective. Si les rela­tions fami­liales restent très fortes dans les quar­tiers popu­laires [20], les adultes peinent à imposer des normes dans les espaces col­lectifs : les normes les plus évidentes sont aujourd’hui tirées de la culture juvénile de la rue. Par ailleurs, en perdant une large part de leur appareil pro­ductif, les com­munes popu­laires n’ont pas seulement perdu des emplois, elles ont aussi perdu des res­sources en taxe pro­fes­sion­nelle. Or, depuis les lois de décen­tra­li­sation du début des années 1980, récemment ren­forcées par les lois de 2004, les res­sources fis­cales locales jouent un rôle important dans la qualité des équi­pe­ments et des ser­vices dont jouissent les popu­la­tions. L’État com­pense certes cer­taines inéga­lités, mais très insuffisamment.

Face à ce constat, faut-​​il dis­perser les popu­la­tions des com­munes pauvres dans des com­munes mieux équipées ou faut-​​il mieux doter les com­munes pauvres ? De même, faut-​​il noyer les jeunes qui posent pro­blème dans la masse des jeunes de classes moyennes, en espérant que ceux-​​là trou­veront parmi ceux-​​ci des modèles à suivre, ou faut-​​il les sou­tenir direc­tement là où ils vivent ? Dans le quartier des Bos­quets, à Mont­fermeil, la meilleure poli­tique est-​​elle de détruire les barres et de dis­perser les popu­la­tions gênantes, comme le fait le maire actuel, ou est-​​elle de valo­riser le tissu des soli­da­rités locales pour faire du déve­lop­pement écono­mique ? Faut-​​il per­mettre à Mont­fermeil de changer d’image ou faut-​​il amé­liorer la des­serte du quartier des Bos­quets (pour l’instant très enclavé et seulement des­servi par des lignes de bus [21]) ? Les réponses à ces ques­tions sont loin d’être simples et la bonne voie pour l’action publique se situe pro­ba­blement dans un mélange de redis­tri­bution des popu­la­tions et de déve­lop­pement local [22]. Mais au moins faut-​​il se poser ces questions.

Espaces publics urbains et soli­darité politique

Les poli­tiques de mixité posent donc pro­blème et, en parallèle, la concen­tration de ménages popu­laires dans un même quartier n’est pas néces­sai­rement un mal, surtout si ledit quartier béné­ficie de la soli­darité nationale. Mais ces constats plus ou moins empi­riques suffisent-​​ils à remettre en cause l’intangibilité de l’objectif de mixité ? Non. Beaucoup recon­naissent la per­ti­nence des cri­tiques qui pré­cèdent, tout en restant poli­ti­quement attachés à la mixité. Pour eux, même si les avan­tages de la mixité à court terme sont douteux, elle a sur le long terme un impact sur la capacité des métro­poles à faire société. En effet, la spé­cia­li­sation sociale et l’entre-soi menacent le lien social et l’intégration poli­tique [23] : ceux qui sont exclus de l’environnement quo­tidien des ménages aisés ne risquent-​​ils pas de devenir poli­ti­quement invi­sibles, avec des consé­quences faciles à ima­giner pour les poli­tiques de soli­darité ? Des enquêtes anthro­po­lo­giques sug­gèrent ainsi que les enfants qui vivent dans les ensembles rési­den­tiels sécu­risés nord-​​américains (les gated com­mu­nities) ont ten­dance à avoir des réac­tions de défiance plus mar­quées à l’égard des pauvres et, plus géné­ra­lement, de tous ceux qui ne sont pas comme eux [24].

On touche là au cœur du pro­blème. Si la mixité apparaît comme un objectif dif­fi­ci­lement dis­cu­table, c’est parce que la pos­si­bilité même d’imaginer des poli­tiques de redis­tri­bution, et a for­tiori de les mettre en œuvre, paraît condi­tionnée par l’expérience phy­sique de la société dans toute sa diversité. Le maintien de liens concrets de soli­darité poli­tique à l’échelle métro­po­li­taine (et pro­ba­blement même à des échelles plus larges) repo­serait sur l’existence de ce que les spé­cia­listes de l’urbain appellent des « espaces publics ». Dans l’idéal, les citadins devraient fré­quenter quo­ti­dien­nement des espaces ouverts à tous et où chaque membre de la société se ren­drait visible à tous les autres [25] (idéal dont se seraient par­ti­cu­liè­rement approchés les bou­le­vards hauss­man­niens du XIXe siècle, où le dimanche les ouvriers croi­saient les dames de la haute société et où le flâneur pouvait jouir du spec­tacle de la ville dans son entier).

Fré­quenter des espaces socia­lement ouverts et divers peut sans aucun doute être enri­chissant. Au demeurant, l’existence d’un lien causal entre de telles fré­quen­ta­tions et des atti­tudes poli­tiques ouvertes et soli­daires est loin d’être prouvée. Pis, l’expérience de l’altérité peut favo­riser des atti­tudes de fer­meture et de rejet [26]. Ainsi, la confron­tation régu­lière, sur le quai d’une station de métro ou dans les rues d’un centre-​​ville, d’une per­sonne blanche avec des per­sonnes noires produit-​​elle du lien poli­tique inclusif ? Rien n’est moins certain. La lit­té­rature socio­lo­gique et psy­cho­lo­gique invite plutôt à la cir­cons­pection. Celle-​​ci indique en effet que toute expé­rience vécue est inter­prétée en fonction des dis­po­si­tions préa­lables de la per­sonne. Si celle-​​ci estime qu’il y a « trop d’immigrés », elle verra dans cette expé­rience quo­ti­dienne la confir­mation de cette assertion et sera peut-​​être ren­forcée dans l’idée qu’il convient de les « ren­voyer chez eux », c’est-à-dire pré­ci­sément de les expulser de la com­mu­nauté poli­tique à laquelle elle estime appar­tenir. Si, autre cas de figure, une per­sonne a connu une mésa­venture dans un lieu, une agression par exemple, elle risque fort d’associer ce lieu à un sen­timent d’insécurité. Dans ce cas, miné par la crainte, le regard qu’elle porte sur les per­sonnes qui fré­quentent cet endroit risque d’être plus négatif que positif.

Ce risque d’effets négatifs de la confron­tation à l’altérité est encore plus élevé dans les quar­tiers d’habitation. En effet, il est plus facile de se tenir à dis­tance d’une per­sonne dont le com­por­tement ou l’attitude dérangent lorsqu’on se trouve dans une rue ou sur le quai d’une gare que lorsque cette per­sonne habite l’appartement d’en face. Le démé­na­gement est une démarche coû­teuse et dif­ficile à entre­prendre. Le syn­drome des « petits blancs », très présent dans les quar­tiers popu­laires où voi­sinent des ménages d’origines eth­niques très diverses, est une bonne illus­tration des pos­sibles effets négatifs de la mixité rési­den­tielle. Pour ces ménages à faible revenu qui se jugent enfermés dans un quartier qu’ils vou­draient quitter, le mélange est mal­heu­reu­sement plus favo­rable au racisme et au repli sur soi qu’à la tolé­rance, à l’ouverture et au civisme [27]. Dans ce cas, au lieu de favo­riser la pro­duction d’un espace commun et, au-​​delà, un sen­timent d’appartenance commune, l’interaction avec autrui est créa­trice de dis­tance et détruit le lien social. Cet enchaî­nement est évidemment loin d’être sys­té­ma­tique, mais il met en question les dis­cours trop positifs sur les effets de la mixité sur le lien social. Ce constat est d’autant plus trou­blant que les poli­tiques de mixité sont cen­trées sur la pro­motion de la diversité à l’échelle du quartier d’habitation.

Mais on peut aller plus loin et porter la cri­tique sur un terrain plus général. Les idéaux d’ouverture et de mélange sont res­pec­tables, mais dans les espaces publics réels, l’ouverture reste tou­jours limitée et le mélange se fait tou­jours au profit d’un groupe par­ti­culier. Les com­por­te­ments dans les espaces publics sont néces­sai­rement gou­vernés par des normes par­ti­cu­lières. Ainsi, aujourd’hui, être une femme n’offre pas la même latitude que d’être un homme lorsqu’on se déplace dans les espaces publics [28]. Dans un autre registre, les couples homo­sexuels res­sentent for­tement la norme domi­nante de l’hétérosexualité lorsqu’ils envi­sagent de mani­fester publi­quement les liens qui les unissent. C’est en partie pour cela que cer­tains gais se regroupent dans des quar­tiers par­ti­cu­liers. Cela leur permet d’imposer leurs propres normes dans les espaces de leur vie quo­ti­dienne. Et si les immigrés sortent peu de cer­tains quar­tiers, ce n’est pas seulement parce que leurs dépla­ce­ments sont contraints, c’est aussi parce que ces quar­tiers pro­posent une ambiance qui leur convient.

Bref, les rap­ports de force et de domi­nation qui tra­versent les sociétés ne sont pas neu­tra­lisés par le fait que des popu­la­tions diverses se côtoient dans une ambiance en appa­rence pacifiée. L’expérience des espaces publics peut être celle de la domi­nation et elle peut aussi bien pro­duire un sen­timent d’exclusion qu’un sen­timent d’inclusion. Pour ces raisons, il paraît dif­ficile de faire de l’existence d’espaces publics où la société se rend visible à elle-​​même un impé­ratif pour la construction de la soli­darité poli­tique. Des espaces publics ouverts à tous, animés, sont des com­po­santes essen­tielles de la vie urbaine et leur « publicité » doit être défendue contre les mul­tiples menaces de pri­va­ti­sation, mais il ne faut pas attendre de ces espaces plus que ce qu’ils ne peuvent apporter.

Comment, alors, constituer un terreau favo­rable à la soli­darité poli­tique ? La réponse à cette question est évidemment très dif­ficile et déborde lar­gement le cadre de cet essai. Elle relève de la phi­lo­sophie poli­tique et des sciences poli­tiques, domaines dans les­quels nos com­pé­tences sont limitées. Nous obser­verons seulement que, parmi les écrits dont nous avons connais­sance, bien peu s’intéressent aux espaces publics urbains. Dans un ouvrage de phi­lo­sophie qui fut long­temps cité dans les études urbaines, L’Espace public de Jürgen Habermas [29], il n’est guère question des rues ou des places. Le terme espace est ici employé dans un sens méta­pho­rique (le titre allemand dit d’ailleurs « sphère publique ») et les lieux sur les­quels Jürgen Habermas insiste le plus sont les cafés où la bour­geoisie dis­cutait, des lieux qui n’étaient guère ouverts à tous ni très mélangés… Aujourd’hui, l’équivalent fonc­tionnel de ces cafés est plus sûrement à chercher du côté de l’Internet que du côté du coin de la rue.

Pour une approche prag­ma­tique de la mixité

À ce stade, le lecteur pourrait avoir l’impression désa­gréable que le bébé a été jeté avec l’eau du bain. Peut-​​on défendre des formes de vie qui se rap­prochent de l’entre-soi et du com­mu­nau­ta­risme au motif que la mixité ne tient pas toutes ses pro­messes ? Notre propos ne se veut pas aussi radical. Rap­pelons tout d’abord que la mixité a une valeur impor­tante en tant qu’expérience vécue et qu’elle est à ce titre légi­ti­mement recherchée par une large part de la popu­lation. La mixité contribue également au dyna­misme écono­mique et culturel des villes. Notre cri­tique porte sur d’autres vertus prêtées à la mixité, notamment celles de favo­riser l’intégration sociale et poli­tique ou, à plus brève échéance, de réduire cer­taines inéga­lités. Ces vertus étant peu dis­cutées, du moins dans une pers­pective de gauche, nous avons dû insister sur les éléments à charge et négliger ceux à décharge. Ceux-​​ci existent évidemment. Il ne s’agit donc pas de rejeter la mixité au profit des « com­mu­nautés » mais plutôt de consi­dérer la mixité comme un moyen parmi d’autres pour pro­mouvoir le lien social et la soli­darité. De ce point de vue, ce qui précède plaide moins pour un abandon pur et simple des poli­tiques de mixité que pour un rapport cir­conspect et prag­ma­tique à ces dernières.

L’intangibilité de l’objectif de mixité empêche ainsi de prendre en consi­dé­ration des poli­tiques qui pour­raient traiter plus effi­ca­cement les pro­blèmes posés par la ségré­gation socio-​​spatiale. La réfé­rence constante à la mixité freine les poli­tiques de redis­tri­bution ou les dénature. Comme on l’a dit, dans le domaine de l’éducation, la France est loin de réa­liser des inves­tis­se­ments massifs en faveur des quar­tiers popu­laires. Les zones d’éducation prio­ri­taires per­mettent à peine de com­penser les inéga­lités dont souffrent ces quar­tiers en raison de la pré­sence d’enseignants moins expé­ri­mentés et trop souvent désireux de pour­suivre leur car­rière ailleurs. Mais, pour aller plus loin, par exemple en ren­forçant les équipes péda­go­giques, il fau­drait com­mencer par recon­naître que les pro­blèmes dont souffrent les élèves des quar­tiers popu­laires ne sont pas seulement dus à un manque de mixité ou aux contour­ne­ments de la carte sco­laire, mais qu’ils sont aussi, et sans doute surtout, dus au fait que « popu­laire » est de plus en plus synonyme de « pauvre ».

Par ailleurs, ren­forcée par le dis­cours sur la nécessité de lutter contre les « com­mu­nau­ta­rismes », la réfé­rence à la mixité nourrit une repré­sen­tation des quar­tiers popu­laires comme lieux à détruire plutôt que comme lieux à valo­riser. La poli­tique mise en place autour de l’Agence nationale pour la réno­vation urbaine (ANRU) est sur ce plan exem­plaire. Cette poli­tique se veut un moyen de cana­liser des inves­tis­se­ments massifs en faveur des quar­tiers « fra­giles ». Les sommes que l’on veut engager sont effec­ti­vement impor­tantes. Cependant, il s’agit moins d’aider les quar­tiers popu­laires que de les trans­former en quar­tiers consi­dérés comme normaux, c’est-à-dire de les rap­procher des quar­tiers de classe moyenne. Les opé­ra­tions mises en œuvre reposent ainsi sur des des­truc­tions mas­sives et sur d’importants dépla­ce­ments de popu­lation. Et il n’est pas rare d’entendre des élus jus­tifier leur action en qua­li­fiant les immeubles rasés de « verrues ». On est loin de la mise en valeur.

Pourtant les énergies et les res­sources locales existent [30]. Les quar­tiers popu­laires souffrent de la crise écono­mique et du chômage, mais de nom­breuses acti­vités écono­miques y sont pré­sentes malgré tout, qui méri­te­raient d’être prises en consi­dé­ration. Il existe également des acti­vités poli­tiques qui, si elles trou­vaient des relais à l’échelle nationale, pour­raient per­mettre à ces quar­tiers d’être plus audibles. Le patri­moine bâti a lui-​​même beaucoup plus de valeur que ne le laisse entendre la cri­tique convenue des tours et des barres. N’oublions pas que beaucoup des quar­tiers qui font aujourd’hui le bonheur des « bobos » étaient consi­dérés, il y a à peine cin­quante ans, comme des cloaques qu’il fallait raser. La cri­tique de l’architecture et de l’urbanisme est souvent un moyen de déplacer sur un terrain sym­bo­li­quement moins conflictuel les luttes entre groupes sociaux [31]. Ainsi, lorsqu’on rase une « barre qui défigure le quartier », l’objectif est géné­ra­lement de recons­truire des loge­ments en accession à la pro­priété pour « faire revenir les classes moyennes ».

Concluons donc par l’énoncé de la question qui demeure cen­trale : la recon­nais­sance sociale et poli­tique des quar­tiers popu­laires [32]. Le dis­cours sur la mixité fait des quar­tiers popu­laires des espaces patho­lo­giques. Ce faisant, la société renvoie aux habi­tants de ces quar­tiers une image d’eux-mêmes qui est d’une grande vio­lence sym­bo­lique. Être constamment désignés comme les habi­tants de « quar­tiers dif­fi­ciles » ou de « zones de non droit » n’aide pas à se sentir reconnus : on ressent plutôt le mépris. Les émeutes de 2005 ont montré l’intensité de ce sen­timent, et également à quel point ce sen­timent pouvait être des­tructeur. De manière com­plé­men­taire, consi­dérer les quar­tiers popu­laires comme des ghettos qu’il faut éradiquer, c’est s’interdire de les recon­naître comme des acteurs poli­tiques légi­times. On pourrait rêver que les caté­gories popu­laires aient d’autres bases que le ter­ri­toire local pour se mobi­liser et exister poli­ti­quement, mais la déstruc­tu­ration des soli­da­rités propres au monde ouvrier laisse peu d’autres pos­si­bi­lités ouvertes [33]."

par Éric Charmes [10-​​03-​​2009]