PRISME PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

REFONDER LA SCOLARITE des enfants de 2 ans ? - Frédéric JESU

In Jesu AVS

 

Depuis une dizaine d’années, la sco­la­ri­sation des enfants de 2 ans – désignée comme « précoce » par ses détrac­teurs – fait l’objet de débats pas­sionnés et parfois confus en même temps que de déci­sions poli­tiques qui ont clai­rement visé son extinction (cf. encadré 1), et ceci au profit de « jardins d’éveil » payants et sous-​​encadrés qui, ins­titués en 2009, n’ont pas convaincu les élus locaux. Des partis pris scien­ti­fiques à forts sou­bas­se­ments idéo­lo­giques se sont ici com­binés à des fac­teurs bud­gé­taires. Si le sujet de l’accueil col­lectif des enfants de 2 ans n’est pas neuf (cf. encadré 2), il n’en mérite pas moins d’être recon­sidéré du point de vue actuel des enfants, des parents et des acteurs institutionnels.

Dans leur majorité, les enfants de 2 ans restent loin, aujourd’hui, de pouvoir béné­ficier soit d’un mode d’accueil col­lectif (moins de 13 % en 20101) soit d’une primo-​​scolarisation (11,6 % en 2011). Les trois quarts d’entre eux conti­nuent donc de dépendre, pour l’organisation de leur vie quo­ti­dienne, des amé­na­ge­ments que leurs parents leur pro­diguent, par choix ou par nécessité, en restant au foyer, en recourant à la famille élargie ou à une assis­tante mater­nelle agréée ou non. Simul­ta­nément, les cher­cheurs ont mis l’accent sur le caractère « déter­minant » de la troi­sième année de vie pour ce qui concerne la conso­li­dation des acquis psy­cho­mo­teurs, l’enrichissement du langage, l’ouverture rela­tion­nelle et la socia­li­sation, notamment par le jeu, et la construction de l’identité. Parents, pro­fes­sionnels et élus en sont convaincus. Mais le confi­nement contraint à domicile d’un jeune enfant avec un parent, le plus souvent sa mère, est-​​il tou­jours propice à favo­riser l’« éveil » ainsi promus ? Sinon, à quelles condi­tions, dès 2 ans, l’école peut-​​elle l’être ou le devenir ?

Sans vraiment répondre à ces ques­tions, la loi d’orientation du 10 juillet 1989 sur l’éducation avait du moins redéfini les prin­cipes de sco­la­ri­sation des jeunes enfants : « Tout enfant doit pouvoir être accueilli, à l’âge de 3 ans, dans une école mater­nelle ou une classe enfantine le plus près pos­sible de son domicile, si la famille en fait la demande. L’accueil des enfants de 2 ans est étendu en priorité dans les écoles situées dans un envi­ron­nement social défa­vorisé, que ce soit dans les zones urbaines, rurales ou de mon­tagne .

Plu­sieurs études réa­lisées - en 1992, 1998 et notamment en 2001 - par les ser­vices du ministère de l’Education nationale ont alors mis en évidence l’impact rela­ti­vement positif de la sco­larité dès 2 ans, évalué sur quelques indi­ca­teurs de résultats sco­laires (acquis cog­nitifs au CP, accès au CE2 et en 6ème sans redou­blement). Le bénéfice s’en observait surtout dans les caté­gories sociales les plus favo­risées et les plus défa­vo­risées, et notamment chez les enfants « étrangers ou issus de l’immigration, aux­quels elle apporte une appro­priation plus rapide de la langue et de la culture fran­çaises »4. Tou­tefois, la dif­fé­rence de réussite entre les enfants sco­la­risés à 2 ans et les enfants sco­la­risés à 3 ans sem­blait assez faible.

En outre, ces résultats ont été établis dans le contexte des condi­tions du moment (effectifs, enca­drement pro­fes­sionnel, locaux, horaires, projets péda­go­giques, etc.) de l’accueil sco­laire des très jeunes enfants. Celles-​​ci ont pro­gressé depuis 20 ans, et des expé­riences de décloi­son­nement avec des per­sonnels et des ser­vices d’accueil muni­cipaux ont été menées avec succès (sous forme de dis­po­sitifs ou de classes « pas­se­relles », par exemple). Pour autant, l’adéquation des struc­tures sco­laires aux besoins phy­sio­lo­giques et psy­choaf­fectifs des enfants de 2 ans reste le talon d’Achille des pro­mo­teurs de leur scolarisation.

Plutôt que d’être cari­ca­turée comme un mode de garde gratuit pour les parents et néfaste pour les enfants, l’école à 2 ans gagnerait à ce qu’on y repère, consolide et déve­loppe les fac­teurs de bien­trai­tance. Tout d’abord en favo­risant l’accueil, la pré­sence et la par­ti­ci­pation des parents, mais aussi la col­la­bo­ration de pro­fes­sionnels du secteur muni­cipal de la petite enfance. Ensuite, bien entendu, en obtenant des com­munes qu’elles adaptent les locaux, le mobilier et les rythmes de vie de l’école aux carac­té­ris­tiques des enfants.

Mais l’essentiel repose sur l’encadrement et le projet péda­go­giques. On a déjà pu observer5 que, au sein d’une structure col­lective, les jeunes enfants établissent plus faci­lement une relation sécu­risée avec un adulte si celui-​​ci constitue une figure de réfé­rence, ce qui est plus fré­quent à l’école, où l’enseignant-e et l’ATSEM sont stables, qu’à la crèche du fait de la rotation des auxi­liaires de pué­ri­culture. Si beaucoup d’activités sont simi­laires, celles de l’école sont plus péda­go­giques alors que celles de la crèche favo­risent les jeux libres. Pour réduire et mieux gérer les temps, plus nom­breux à l’école, d’inactivité appa­rente, la for­mation des adultes, un meilleur ratio adultes/​enfants ou la mise à dis­po­sition, par les com­munes, d’éducateurs/trices de jeunes enfants devraient per­mettre d’accroître les temps consacrés aux jeux, à l’expression et aux acti­vités de groupe. Enfin, si les enseignant-​​e-​​s sont souvent plus enclins à ajuster leurs inter­ac­tions à la per­son­nalité, aux talents et aux dif­fi­cultés des enfants, l’Education nationale devrait les encou­rager en ce sens en leur pro­posant des for­ma­tions com­plé­men­taires et en réduisant les effectifs des classes.

Le ren­for­cement, c’est-à-dire aussi la diver­si­fi­cation et l’innovation contex­tua­lisées, du par­te­nariat his­to­rique entre les com­munes, l’Etat et les CAF - par exemple dans le cadre du Projet Edu­catif Local - est au total indis­pen­sable pour que tous les parents qui le sou­haitent et les enfants de 2 ans qui le peuvent béné­fi­cient, en toute confiance et sécurité, non seulement d’une sco­la­ri­sation mais aussi d’une sco­larité de qualité.

A défaut de quoi, en période de forte tension bud­gé­taire et de ten­tation de main­tenir ou de ren­voyer au foyer les femmes ayant un faible accès au marché de l’emploi, l’Etat et les com­munes pour­raient poser de nouveau une question for­mulée dès 2003 : « Un souci d’équité devrait conduire à déve­lopper prio­ri­tai­rement la sco­la­ri­sation à 2 ans sur le ter­ri­toire de l’éducation prio­ri­taire, où sont concentrés les enfants des caté­gories sociales les plus défa­vo­risées et les enfants d’origine étrangère ou immigrée. (…)Reste à envi­sager la question de savoir si une poli­tique de déve­lop­pement de la pré­sco­la­ri­sation à 2 ans – même très sélective – est plus inté­res­sante, par rapport à son coût, c’est-à-dire est plus effi­ciente, que d’autres mesures de poli­tique éducative, comme par exemple une aide spécifique aux élèves en dif­fi­culté en début de pri­maire ou des mesures en direction de la for­mation des ensei­gnants »6.

 

Fré­déric Jésu

Pédo­psy­chiatre, consultant, vice-​​président de DEI-​​France

 

Encadré 1

 

Des argu­ments obscurs et contradictoires …

« Sco­la­riser les enfants de 2 ans comme ceux qui ont un an de plus, c’est comme si on les plon­geait dans une piscine olym­pique au lieu d’une patau­geoire ». (Danielle Dalloz, psy­cha­na­lyste. Libé­ration, 5 sep­tembre 2003)

 

« Pour la plupart des petits, la sco­la­ri­sation dès 2 ans est enri­chis­sante : bien que l’enfant soit dès la nais­sance doué de socia­bilité, il a besoin de se construire par rapport à d’autres indi­vidus de son âge et à des adultes dif­fé­rents de ses parents ». (Sylvie Che­villard, conseillère péda­go­gique et cher­cheuse à Paris VIII. L’Express, 22 mars 2004)

 

Dépêche AFP du 31 août 2005 : « La sco­la­ri­sation des enfants de deux ans en chute libre (…) Un débat per­siste à l’initiative notamment de la Défen­seure des enfants, Claire Brisset, sou­tenue par des pédo­psy­chiatres, sur d’éventuels effets néfastes d’une entrée trop précoce à l’école. Celle-​​ci se tra­duirait notamment par des réac­tions de solitude, d’inhibition, d’agressivité qui se déve­lop­pe­raient à l’adolescence en conduites dépres­sives, addic­tives ou vio­lentes ». Aucune étude ne vient prouver ces affir­ma­tions7

 

Relevé de conclu­sions des ser­vices du Premier ministre à l’issue du Comité inter­mi­nis­tériel 6 sep­tembre 2012 destiné à définir les éléments d’une stra­tégie d’ensemble pour « rétablir la sécurité dans l’agglomération mar­seillaise » : « Déve­lop­pement de la pré-​​scolarisation des enfants de moins de trois ans dans les zones prio­ri­taires. Objectif : passer en 5 ans de moins de 15 % dans les zones prio­ri­taires à 30 % ». On s’interroge sur les liens entre sco­la­ri­sation à 3 ans et sécurité publique …

 

et des chiffres clai­rement à la baisse …

Taux de sco­la­ri­sation des enfants âgés de 2 ans :

- à la rentrée sco­laire 2000 : 35,4 % (avec de fortes dis­pa­rités régio­nales, les taux les plus élevés s’observant en Bre­tagne, dans le Nord-​​Pas-​​de-​​Calais et en Auvergne), 38 % dans les Zones d’éducation prio­ri­taire (ZEP) ;

- à la rentrée 2008 : 18,1 % ;

- la rentrée 2011 : 11,6 % (72.107 enfants dans le public, 22.464 dans le privé)8.

 

Encadré 2

 

Ins­crite dans les lois orga­niques de 1881 et de 1886, la pos­si­bilité de sco­la­riser les enfants de 2 à 6 ans dans les classes pré-​​élémentaires, dites « mater­nelles », est contem­po­raine du principe de l’instruction obli­ga­toire des enfants de plus de 6 ans et du par­te­nariat Etat/​communes qui en a soutenu l’essor en géné­ra­lisant l’accès de proximité aux classes élémen­taires de l’école répu­bli­caine, publique ou sous contrat. Au cours du XXème siècle, le nombre et la spé­cia­li­sation péda­go­gique des écoles dites « mater­nelles » se sont accrus au point de pouvoir peu à peu assurer, dès les années 1960, à la demande des parents, la sco­la­ri­sation, appréciée à plus d’un titre, de la quasi-​​totalité des enfants de 3 à 6 ans, mais d’une fraction limitée des enfants de 2 ans.

 

C’est dans une moindre mesure que la IIIème Répu­blique a favorisé l’émergence de modes d’accueil col­lectif des enfants de 0 à 3 ans sous la forme notamment de crèches muni­ci­pales ou privées, le plus souvent dirigées par des pro­fes­sionnels de santé. Créées dans les années 1840, les pre­mières d’entre elles étaient surtout des­tinées aux enfants de familles ouvrières, pauvres et urbaines. Il fallut attendre les années 1980 pour que le soutien tech­nique et financier des Caisses d’allocations fami­liales per­mette le déve­lop­pement quan­ti­tatif et qua­li­tatif et la diver­si­fi­cation des modes d’accueil de la petite enfance, ainsi que le dépas­sement de leurs réfé­rences médico-​​hygiénistes pré­va­lentes et l’ouverture à des pers­pec­tives éduca­tives et pédagogiques.

1 L’offre d’accueil des enfants de moins de 3 ans en 2010, DREES, n° 803, juin 2012 (http://​www​.drees​.sante​.gouv​.fr/​I​M​G​/​p​d​f​/​e​r​803.pdf)

2 Article L.113-1 du Code de l’éducation

3 Jean-​​Paul Caille : « Sco­la­ri­sation à 2 ans et réussite de la car­rière sco­laire au début de l’école élémen­taire », Éducation et for­ma­tions, n° 60, juillet-​​septembre 2001, pp. 7-​​18.

4 Éducation et for­ma­tions, n° 66, juillet-​​décembre 2003, pp. 7-​​12.

5 Agnès Florin, « La sco­la­ri­sation à deux ans », INRP2000

6 Éducation et for­ma­tions, n° 66, juillet-​​décembre 2003, pp. 7-​​12.

7 Il n’y a de consensus ni des pédo­psy­chiatres, ni des psy­cho­logues, ni des cher­cheurs en sciences de l’éducation ni des ensei­gnants pour sou­tenir de telles appréciations.