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DESIGN DES POLITIQUES PUBLIQUES : où va le secteur ? - Romain THEVENET

In La 27ème Région - le 12 septembre 2013


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En résumé : un rap­pro­chement est en train de s’opérer entre « design » et « secteur public » à l’échelle mon­diale. Cette ren­contre ne concerne pas sim­plement le design dans la pla­ni­fi­cation urbaine ou l’espace public. Nous parlons ici de desi­gners s’attaquant aux pro­blèmes liés à la bureau­cratie, ima­ginant des alter­na­tives aux méthodes tra­di­tion­nelles de mana­gement public, et faisant la pro­motion d’approches cen­trées sur l’utilisateur à toutes les étapes du pro­cessus d’élaboration des poli­tiques publiques.
Malgré un enthou­siasme naissant, le marché reste étroit -notamment en raison des com­pres­sions bud­gé­taires en vigueur dans les admi­nis­tra­tions publiques. Mais une grande partie des chan­ge­ments sont culturels et doivent venir des desi­gners eux-​​mêmes : ils doivent trans­former leurs pra­tiques de conception, repenser leur rôle, retrouver l’humilité, changer leur vision du secteur public, on encore inventer de nou­veaux types d’alliances et de modèles d’affaires.

Le présent article reprend les prin­cipaux éléments d’un texte publié par nos soins dans un numéro spécial de la revue Touch­point Vol. 5 No. 2, consacré à l’innovation par le design dans le secteur public. Il s’appuie également sur une car­to­graphie des acteurs que nous avons réalisé en exclu­sivité avec l’aide de la designer Char­lotte Depin, for­tement ins­pirés par les travaux de Public Interest Design.

Que cent fleurs s’épanouissent
Quel est le lien entre IDEO et le MindLab ? Le premier est un cabinet conseil cali­fornien, pionnier dans le design thinking qui a ouvert de nou­veaux horizons aux desi­gners, le second est un labo­ra­toire gou­ver­ne­mental danois qui utilise le design pour trans­former l’administration d’État. L’un et l’autre font partie d’un petit mou­vement mondial qui, avec quelques dizaines d’autres struc­tures, ont essayé d’intégrer la “conception centrée sur le citoyen” dans les admi­nis­tra­tions publiques depuis une ving­taine d’années. Ce sont des gou­ver­ne­ments, des col­lec­ti­vités locales, des think-​​ et do-​​tanks, des desi­gners en agence ou en free-​​lance, des inno­va­teurs sociaux spé­cia­lisés dans le secteur public… la car­to­graphie que nous venons de réa­liser autour d’une cen­taine d’acteurs avec la designer Char­lotte Dupin donne une par­faite vision de cette diversité.

Aux sources du design de l’intérêt général
Malgré leurs ori­gines très diverses, tous ces acteurs mettent en avant la même approche de conception plu­ri­dis­ci­pli­naire et ancrée dans une logique d’innovation sociale, donnant un rôle à l’utilisateur-citoyen. Les ori­gines de cette vision du design de l’intérêt général reviennent à des pion­niers comme le designer austro-​​américain Viktor Papanek (19271999), qui a sou­ligné l’importance de la res­pon­sa­bilité sociétale des desi­gners et a for­tement œuvré en faveur de la conception durable, non pas des­tinée à une élite, mais aux per­sonnes ayant des « besoins réels ». Cette vision ini­tia­lement appliquée à la conception de pro­duits, a créé des voca­tions dans le champ du social, de la santé ou des ques­tions envi­ron­ne­men­tales. Des années plus tard, un petit nombre d’étudiants en design se sont efforcés de mettre en œuvre les méthodes alter­na­tives de conception cen­trées sur l’intérêt public. Beaucoup d’entre eux envi­sagent désormais de tra­vailler non seulement pour les ONG et les entre­prises sociales, mais aussi pour les gou­ver­ne­ments et les administrations.

Petite his­toire du design des poli­tiques publiques
Les chemins du design et des poli­tiques publiques se sont croisés à plu­sieurs reprises, comme lorsque Tony Blair, chef du parti tra­vailliste bri­tan­nique, a lancé la « troi­sième voie » en 1994. Il voulait pro­mouvoir une vision libérale du socia­lisme qui recon­naisse les indi­vidus comme « socia­lement inter­dé­pendant », avec un fort accent sur « l’innovation sociale » comme un moyen de changer la relation entre le citoyen et l’État. Ini­tia­lement ins­pirée par le socio­logue Anthony Giddens, cette théorie a vu le jour avec l’aide de Geoff Mulgan, fon­dateur du think-​​tank Demos, en 1993, et du jour­na­liste Charles Lead­beater. Tous deux ont mené de nom­breux expé­riences de terrain et sont devenus d’ardents défen­seurs du design de ser­vices comme levier de l’innovation sociale. Mulgan a ensuite pris la tête de la Young Foun­dation et dirige désormais le Nesta, l’agence d’innovation bri­ta­nique. Charles Lead­beater , quant à lui, a co-​​fondé l’agence d’innovation sociale Par­ti­ciple. [1]

Autre pays, autre his­toire : Cette fois, c’est au Danemark, où une culture de dia­logue social a été pro­fon­dément ancré depuis plu­sieurs géné­ra­tions, que le design a été intégré pour la pre­mière fois au niveau de l’État en 2002 avec la création du MindLab, labo­ra­toire d’innovation inter­mi­nis­tériel. Grâce à son équipe plu­ri­dis­ci­pli­naire de desi­gners, de socio­logues et de cher­cheurs, le MindLab accom­pagne les minis­tères dans l’intégration de démarches orientées uti­li­sa­teurs et basées sur la co-​​conception. On pourrait également mettre en avant d’autres pion­niers dans le design de poli­tiques publiques comme le Design Council ou l’Education Ministry’s Inno­vation Unit au Royaume-​​Uni.

A la recherche du lien man­quant avec l’administration
Après que ces pion­niers aient posé les bases de la ren­contre entre design et poli­tiques publiques, l’intérêt pour la conception du secteur public n’a cessé d’augmenter. Mais interrogeons-​​nous un instant sur ce qui rend le design si per­tinent pour le secteur public : l’une des raisons est que les per­sonnes qui tra­vaillent au sein de l’État et des col­lec­ti­vités locales sont plutôt bons dans plu­sieurs domaines tels que la pla­ni­fi­cation, la stra­tégie, la gestion ou même, depuis quelques temps, la conduite de projets, mais ils n’ont pas de com­pé­tences par­ti­cu­lières en matière de conception. Concevoir, c’est mettre en œuvre un pro­cessus métho­dique de création, qui com­mence par une meilleure com­pré­hension des pra­tiques de l’utilisateur et qui se termine par la mise en place d’un service qui amé­liore vraiment leur vie. Ce n’est pas le genre de com­pé­tences que l’on apprend dans les grandes écoles spé­cia­lisées en sciences poli­tiques ou en admi­nis­tration publique. C’est pourquoi le cycle de conception « explo­ration /​ co-​​conception /​ pro­to­typage /​ essai citoyen » est si apprécié de la plupart des ges­tion­naires publics qui l’ont testé. Pour les gou­ver­ne­ments et les admi­nis­tra­tions, le design qui intègre l’innovation sociale repré­sente non seulement une méthode créative, mais aussi l’occasion de renou­veler la manière dont les poli­tiques sont conçues et mises en œuvre. Ces formes de design pour­raient repré­senter une alter­native valable aux tech­niques de LEAN mana­gement en vogue dans les grandes entre­prises, comme le pense Valerie Carr de l’agence écos­saise Snook. [2]

Un secteur dyna­mique mais un marché étroit
Le design de poli­tiques publiques et le design d’intérêt général sont des sec­teurs dyna­miques. Partout dans le monde, beaucoup s’efforcent de le pro­mouvoir. Une com­mu­nauté hété­rogène menée par dif­fé­rents groupes et orga­nismes sans but lucratif organise des ren­contres, et déclenche des débats et des échanges sur les méthodes, les astuces, les visions et l’éthique néces­saire dans le design des poli­tiques publiques. Deux rap­ports ont été publiés cette année au Royaume-​​Uni en l’espace de quelques mois. Chacun d’eux appelle à un déve­lop­pement du design dans le secteur public, et donne des recom­man­da­tions aux gou­ver­ne­ments. [3]. La Com­mission euro­péenne leur à emboîté le pas avec plu­sieurs ini­tia­tives, telles que le European Design Lea­dership Board ou encore l’Expert group on public sector inno­vation », tandis qu’un nombre croissant d’administrations et les gou­ver­ne­ments ont choisi, eux, de créer des labo­ra­toires de design ou d’embaucher des desi­gners.
Pourtant le « marché » du design de poli­tiques publiques n’a pas aug­menté de façon signi­fi­cative. Au Royaume-​​Uni, où l’histoire a pourtant débuté il y a une quin­zaine d’années, à peine plus d’une dizaine de struc­tures co-​​existent sur l’ensemble du , avec très peu de nou­velles créa­tions de struc­tures au cours de cette période, et même cer­tains fer­me­tures remar­quées. Les agences sont géné­ra­lement consti­tuées de petites équipes, dont beaucoup en free-​​lances.
Leur déve­lop­pement fait les frais d’une injonction para­doxale : d’un côté, le design repré­sente une oppor­tunité fan­tas­tique pour remplir le nouveau mantra employé par tous les gou­ver­ne­ments du monde : « Faire mieux avec moins d’argent. » De l’autre, les coupes bud­gé­taires dans le secteur public atteignent 10 à 20% et plus dans toute l’Europe, et les budgets dédiés aux tra­di­tionnels ser­vices de conseil, audits et évalua­tions ne sont pas redi­rigés vers de nou­velles com­pé­tences et savoirs faire, comme le design de ser­vices et l’innovation sociale.

Votre pra­tique du design est-​​elle com­pa­tible avec l’administration ?
Comment, dans ce contexte d’échec du modèle clas­sique de ren­contre entre l’offre et la demande, déve­lopper l’activité du design des poli­tiques publiques ? Et comment éviter le risque de pro­mouvoir le design comme une méthode « ten­dance » avec des effets éphé­mères et aucune vision à long terme ?
De nom­breux signes nous montrent que le chan­gement ne peut venir que des pra­ti­ciens eux-​​mêmes. Les desi­gners qui veulent trans­former les poli­tiques publiques doivent acquérir de l’expérience dans la mise en œuvre des poli­tiques et dans les logiques de l’administration. Ils doivent com­battre les clichés qui montrent le secteur public comme une bureau­cratie homogène et réa­liser qu’il y a des oppor­tu­nités pour agir entre les dif­fé­rents niveaux d’administration publique. Les desi­gners trou­veront alors de nom­breux alliés dans la nou­velle géné­ration de fonc­tion­naires et d’agents, dont beaucoup sont de véri­tables inno­va­teurs et « intra­pre­neurs » qui n’ont pas à rougir en com­pa­raison avec les entre­pre­neurs numé­riques ou sociaux du secteur privé.

Admettre que le design n’est jamais neutre
Un autre défi est de réa­liser qu’il n’y a pas de façon neutre d’exercer le métier de designer. Quelles que soient vos convic­tions, les valeurs que vous reven­diquez auront des consé­quences aussi impor­tantes sur votre travail que votre pra­tique du design. Est-​​ce que le métier de designer consiste à réduire les coûts et opti­miser l’efficacité de gestion, ou est-​​il également une affaire d’autonomisation et de mise en œuvre de la démo­cratie envers les citoyens ? Quand ils tra­vaillent pour le secteur public, les desi­gners doivent intégrer cer­taines valeurs, telles que l’intérêt public, le bien commun et la démo­cratie, et pas seulement celles de la per­for­mance et des résultats. L’approche envers les citoyens n’est pas la même qu’envers les consom­ma­teurs. Le design des poli­tiques publiques nécessite une éthique par­ti­cu­lière, et est basée sur des valeurs qui sont net­tement dif­fé­rentes de celles de l’innovation de service ou de la conception dirigée par le marketing.

Vers une nou­velle culture du design
Durant ces 30 der­nières années, la concur­rence est devenue l’une des valeurs cen­trale de notre société. Elle a permis la création de nom­breux emplois, mais elle a également généré une pression intense, à la fois sur les res­sources natu­relles et sur les liens entre les gens. Un modèle de gestion appelé « New Public Mana­gement » construit sur un haut degré de concur­rence à tous les niveaux dans le secteur public, est apparu dans les années 80, sou­tenus à la fois par le Premier ministre Thatcher au Royaume-​​Uni et le pré­sident Reagan aux États-​​Unis. Selon la plupart des cher­cheurs et des pra­ti­ciens eux-​​mêmes, ce modèle a réduit la flexi­bilité tout en ins­taurant une pression sur les fonc­tion­naires sans résultats cohé­rents sur les dépenses et le ren­dement et, fina­lement, sans per­mettre de résoudre les attentes aux­quelles aspirent les citoyens. D’autres valeurs, telles que la coopé­ration, sont désormais en train de prendre le pas. Alors qu’il existait un besoin fort de com­pé­tences telles que le mar­keting, la publicité et la gestion comp­table à l’époque de la com­pé­tition, l’ère de la coopé­ration exige, quant à elle, un autre ensemble de com­pé­tences qui faci­litent le dia­logue, l’empathie et la créa­tivité. C’est là que le design peut exceller, en aidant à mieux com­prendre l’expérience des uti­li­sa­teurs, en pro­duisant de nou­velles idées, en mettant en place le pro­to­typage rapide dans les pro­cessus poli­tiques, et en inté­grant la pensée sys­té­mique dans les admi­nis­tra­tions, dont l’organisation est d’habitude plutôt construite sur le cloi­son­nement.
Pourtant, cer­tains obser­va­teurs sug­gèrent que, malgré leurs qua­lités, la plupart des écoles et des ins­ti­tu­tions du design sous-​​estiment le fait qu’une nou­velle approche dans leur offre de for­mation est néces­saire. Geoff Mulgan, directeur du Nesta, recom­mande des amé­lio­ra­tions pra­tiques [4]] : « Les desi­gners doivent désormais adopter un profil plus humble, accorder plus d’attention aux résultats, aller chercher les « com­pé­tences pro­fondes » de leur métier qui sont néces­saires à la réussite de l’innovation publique et recon­naître qu’ils sont sus­cep­tibles d’atteindre de meilleurs résul­tants en tra­vaillant au sein d’équipes réunissant des com­pé­tences com­plé­men­taires. » On pourrait ajouter que les concep­teurs impliqués dans des projets d’intérêt public devraient peut-​​être revoir le principe du droit d’auteur et adopter des licences open-​​source plus adaptées à l’idéal des biens communs et de l’intérêt général.

Du design com­pé­titif au design coopé­ratif
En plus de favo­riser cette nou­velle culture, qu’est ce que les orga­ni­sa­tions publiques et privées peuvent mettre en œuvre pour faire du design un des leviers pour trans­former le secteur public ? Le défi n’est pas seulement de sau­poudrer du design dans chaque silo du système ni même de s’en tenir au re-​​design de ser­vices publics. Il s’agit de passer d’un système en silos à une logique de coopé­ration, et d’agir sur le système public en le re-​​designant sujet par sujet, pra­tique par pra­tique. Il s’agit également de mettre en place une approche latérale, qui réunisse tous les niveaux admi­nis­tratifs, et serve de pla­te­forme pour la mise en place de projets concrets :

• Dans les écoles et les uni­ver­sités : en sus­citant le dia­logue et en créant des for­ma­tions com­munes entre les dis­ci­plines, telles que le design, les sciences poli­tiques, la socio­logie, le mana­gement et en sou­tenant des pro­grammes de recherche-​​action consacrés au pro­cessus de conception du secteur public ;

• Dans la com­mu­nauté du design : en lançant un pro­cessus d’apprentissage pair-​​à-​​pair à travers des clusters nationaux /​ inter­na­tionaux, des coopé­ra­tives, des labos de recherche en sciences sociales qui ras­semblent des desi­gners plu­ri­dis­ci­pli­naires, des poli­ti­ciens et des fonc­tion­naires, et dont le centre d’intérêt plutôt que la quantité, est centré sur les pra­tiques, la qualité, les rela­tions de cause à effet, et la professionnalisation ;

• Dans les gou­ver­ne­ments et les col­lec­ti­vités locales : en favo­risant les labo­ra­toires plu­ri­dis­ci­pli­naires avec une gou­ver­nance ouverte et des sources de finan­cement diver­si­fiées, et en chan­geant les modèles d’enseignement dans les écoles de l’administration ;

• Dans le conseil : en réin­ter­ro­geant les modes de contrac­tua­li­sation et de conseil tra­di­tionnels, en passant à une docu­men­tation open source et des publi­ca­tions acces­sibles à tous, et en inventant des par­te­na­riats public-​​privé plus démo­cra­tiques et des pro­grammes de recherche-​​action collectifs ;

Mieux que les clas­siques ini­tia­tives « top down » gou­ver­ne­men­tales, ces démarches pour­raient se com­biner entre elles et créer une dyna­mique plus forte et plus ouverte. Si cela devait arriver, alors nous pour­rions réa­liser le souhait de Papanek : « En tant que desi­gners socia­lement et mora­lement impliqués, nous devons nous adresser aux besoins d’un monde qui a le dos au mur, et tenant dans ses mains une horloge qui marque tou­jours minuit moins une. »

Voir en ligne : http://blog.la27eregion.fr/