PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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Aujourd’hui, le collège français ne garantit pas  l’acquisition des connaissances de base à tous les élèves qui le fréquentent. Après quatre ans de collège, ils sont 25% à ne pas maîtriser les compétences les plus simples en français alors qu’ils sont 12% dans ce cas à la fin du CM2. En mathématiques, on passe de 9% d’élèves ne maîtrisant pas les bases en CM2 à 13% en troisième.

Parce que le collège français creuse toujours plus les écarts entre les plus fragiles et les meilleurs, il est urgent de réorienter l’action publique et l’argent public en faveur de ceux qui en ont le plus besoin. Il ne s’agit pas simplement d’une mesure de justice. C’est aussi l’intérêt de tous : les évaluations internationales ont largement démontré que la progression des résultats des élèves les plus faibles profite  également aux plus forts. Sans parler des gains pour la société française dans son ensemble si notre école parvient à faire acquérir à tous ses enfants le socle indispensable à leur insertion sociale, professionnelle et citoyenne.

Il est urgent de réorienter l’action publique et l’argent public en faveur de ceux qui en ont le plus besoin.

Le gouvernement s’est attelé à cette tâche de différentes manières. Il s’est engagé depuis 2012 dans un rééquilibrage des moyens attribués aux académies et aux départements en fonction des difficultés économiques, sociales et scolaires qu’ils rencontrent. Il a lancé un vaste programme de refondation de l’éducation prioritaire auquel il consacre des moyens importants. Il travaille également au dossier de la sectorisation scolaire en tentant de mobiliser les collectivités territoriales concernées. Il a mis l’accent dès 2012 sur la « priorité au primaire » et ouvre maintenant le chantier du collège.

L’organisation actuelle du collège avec ses options facultatives est injuste socialement et inefficace pédagogiquement. Un élève qui est scolarisé en classe bilangue dès la sixième, étudie le latin dès la cinquième, suit l’option européenne à partir de la quatrième reçoit 18 heures de plus d’enseignement hebdomadaire dans sa scolarité qu’un élève qui ne suit aucun de ces enseignements facultatifs.  Cela représente plus d’une demi-année de collège en plus. Pour un pays qui se targue d’ « égalité républicaine », cherchez l’erreur ! On rétorquera que cette possibilité est offerte à tous sans discrimination. Cependant, les statistiques le montrent sans aucune ambigüité : ce sont massivement les enfants des classes les plus favorisées socialement et les meilleurs scolairement qui profitent de ces heures en plus. Pourquoi ? Parce que pour choisir une classe bilangue en sixième ou une option européenne, il faut que la famille soit convaincue que le surcroît de travail sera une chance et non un obstacle à la réussite de leur enfant. Parce que pour choisir le latin, il faut que la famille soit convaincue que cet enseignement sera utile à leur enfant, et que, pour penser cela, il faut pouvoir projeter son enfant dans des études longues, et qu’il faut être certain de son propre avenir et de sa capacité à assumer financièrement une telle ambition. Pas franchement le cas des familles de milieu populaire.

Mais parlons maintenant des moyens consacrés à aider les plus fragiles dans le collège actuel : deux heures d’aide au travail personnel en sixième qui concernent toutefois tous les élèves, deux heures d’itinéraires de découverte en cinquième et quatrième souvent recyclées dans des dispositifs d’aide. Voilà, le compte est vite fait. Comment s’étonner alors du creusement des écarts constaté ? N’avons-nous pas jusqu’à maintenant marché sur la tête en consacrant autant de moyens pour les meilleurs et si peu pour les plus faibles ? Peut-on vraiment défendre le statu quo comme le font de nombreuses organisations et associations disciplinaires ?

N’avons-nous pas jusqu’à maintenant marché sur la tête en consacrant autant de moyens pour les meilleurs et si peu pour les plus faibles ?

Pardon, la plupart des organisations ne défendent pas le statu quo, elles demandent qu’on améliore le collège en lui donnant davantage de moyens ou que tous les élèves suivent les enseignements actuellement suivis par les 20% qui ont une option facultative. Ainsi le SNES-FSU a lancé une pétition qui nécessite au bas mot le recrutement de 100 000 enseignants de collège pour en satisfaire les revendications. Et pour assurer un enseignement du latin à tous les élèves avec l’horaire actuel, il faudrait recruter au moins 12000 enseignants de lettres classiques. On voit l’absurdité de telles propositions : alors que le ministère peine à recruter, faute de viviers de candidats, les 60000 enseignants promis sur cinq ans, où irions-nous chercher les 100000 que demande le SNES ? Quant aux enseignants de lettres classiques, impossible de les recruter car les étudiants existants n’y suffiraient pas.

Sortons du déni de réalité ou de la démagogie  et regardons la situation telle qu’elle est. Oui, le budget est contraint ; oui, les recrutements sont limités. Et c’est dans ce contexte qu’il faut construire un collège plus juste et plus efficace. Et malgré ce contexte défavorable, la réforme n’a pas pour objectif de faire des économies comme certains le prétendent. Elle redistribue les moyens consacrés à quelques-uns au bénéfice de tous les élèves et les abondent en créant 4000 ETP supplémentaires sur deux ans dans les collèges.

La réforme réduit les enseignements optionnels et augmente de manière importante les moyens complémentaires au service de tous et donc des plus fragiles. L’option facultative latin (8 heures) devient un enseignement de complément (5 heures) pour les élèves volontaires financé sur l’autonomie des collèges. Cet enseignement complète l’enseignement pratique interdisciplinaire « Langues et culture de l’antiquité » qui pourra être suivi par de très nombreux élèves, et même TOUS les élèves d’un collège. Cet EPI est une chance de faire partager la culture de l’antiquité au plus grand nombre. L’option européenne (4 heures) se transforme en EPI « culture et langues étrangères » pour TOUS. Les langues vivantes sont par ailleurs invitées à participer à d’autres EPI. Quant aux sixièmes « bilangue », elles seront maintenues partout où les élèves auront appris une autre langue vivante que l’anglais à l’école primaire. Tous les autres attendront la cinquième pour débuter la LV2 qui passe de 6 heures à 7 heures et demi sur la durée du collège.

Sortons du déni de réalité ou de la démagogie et regardons la situation telle qu’elle est.

En contrepoint, les moyens pour travailler en petits groupes sont multipliés par 6. Ainsi un collège moyen qui disposait de 8 heures recevra maintenant 48 heures pour organiser ces groupes ou co-animer certains enseignements. L’accompagnement personnalisé passe de 2 à 3 heures en sixième. De plus, cet accompagnement est institué de la cinquième à la troisième à raison de une à deux heures par semaine selon le choix des équipes. Enfin, les EPI offrent aux élèves l’occasion d’acquérir des connaissances et des compétences des programmes à travers des projets débouchant sur des productions concrètes, un bon moyen de motiver et d’aider les élèves qui adhèrent moins aux démarches classiques, à entrer dans les apprentissages. En conclusion, on peut dire que, du point de vue de TOUS les élèves, cette réforme n’est pas marquée par la régression, tout au contraire.

Comme syndicat représentant les enseignants et les personnels d’éducation, nous ne pouvons nous arrêter là et nous déclarer satisfaits. Cette réforme doit être soutenue et portée par des enseignants rassurés et confortés dans leurs missions et leur expertise. C’est l’exigence que nous avons portée dans toutes les discussions que nous avons eues avec le ministère. Et nous avons obtenu satisfaction. Les horaires des disciplines du tronc commun sont maintenus à l’identique, voire renforcés (en LV2). Les dotations de base aux collèges seront supérieures aux actuelles dotations (un demi-poste en plus pour un collège moyen). Les équipes en place ne seront donc pas menacées par la réforme. Elles vont y trouver des marges d’initiative et des responsabilités accrues dans un cadre suffisant pour garantir l’équité. Enfin, les enseignants ne seront plus considérés comme des exécutants mais comme des experts des apprentissages. Les EPI et l’accompagnement donnent des espaces plus larges pour mettre en œuvre des pratiques pédagogiques déjà bien initiées sur le terrain.

Nous ne pouvons nous arrêter là et nous déclarer satisfaits.

Cependant, les professeurs de lettres classiques et les professeurs d’allemand sont inquiets. Ils craignent que la disparition des classes bilangue et des options facultatives ne conduisent à la disparition de leurs enseignements. Ces professeurs ne sont pour rien dans la situation qui leur est faite. La réputation d’exigence de leurs disciplines qui les réserve dans l’esprit de nombreuses familles aux bons élèves n’est pas de leur fait. Et ils sont très nombreux, là où la compétition et la concurrence scolaire sont moins féroces à devoir batailler pour « attirer » les élèves. Ils ont d’ailleurs développé dans de très nombreux cas des pédagogies actives, construites autour d’un projet partagé, porteuses de réussite, ces pédagogies que la réforme veut promouvoir pour TOUS les élèves dans les EPI. Les dispositifs « sélectifs » ou « optionnels » – dont ils ne sont pas responsables mais dans lesquels ils enseignent – leur assurent une fréquentation par environ 10% des élèves. En même temps, ils les limitent à 10% des élèves… Une ouverture large des EPI à ces disciplines devrait compenser la baisse horaire du latin et la disparition des 6ème bilangue et les faire connaître concrètement de TOUS les élèves, le plus sûr moyen de lutter contre les représentations erronées. Par un glissement organisé entre les disciplines, il sera aisé de retrouver l’équivalent des horaires actuels, les personnels étant présents et les heures disponibles. Le latin et l’allemand pourront enfin sortir de leur périmètre limité pour attirer davantage d’élèves. Ainsi, l’ouverture expérimentale de la LV2 en 5ème dans les académies de Rennes et de Toulouse s’est déjà traduite par une légère augmentation des effectifs. La réforme pourrait au final être une chance, y compris pour ces deux disciplines.

La ministre doit tenir compte de cette réalité syndicale et des inquiétudes légitimes des enseignants.

Tout changement crée des incertitudes et des inquiétudes. Plusieurs organisations syndicales nourrissent ces inquiétudes par une campagne qui frise la désinformation. Pas surprenant de la part d’organisations en désaccord avec le projet sur le fond comme le SNALC qui défend un collège « modulaire » qui sépare les bons et les mauvais élèves dès la classe de cinquième. C’est un peu plus surprenant de la part du premier syndicat du second degré, le SNES-FSU, qui partage tous les principes de la réforme, comme l’a dit son co-secrétaire général-adjoint, R. Hubert, à la ministre lors du Conseil Supérieur de l’Education. Alors pourquoi un tel acharnement contre cette réforme ? Conviction ou stratégie d’appareil ? Il est vrai que le SNES a perdu plus de 5% aux dernières élections professionnelles et que les plus contestataires en son sein reprochent à la direction nationale  son soutien (très mesuré pourtant) à la refondation.

La ministre doit tenir compte de cette réalité syndicale et des inquiétudes légitimes des enseignants. Elle doit leur parler directement. Elle doit mobiliser toutes ses équipes pour accompagner le changement par une information claire dans un premier temps, mais surtout par une formation solide et suivie. La formation continue des enseignants vient d’être épinglée par la Cour des Comptes. La réforme du collège est l’occasion de la refonder: celle-ci doit s’adresser aux équipes dans chaque collège, non pas dans une démarche descendante mais dans un accompagnement et un soutien à la réflexion et à l’élaboration des nouveaux parcours de formation pour TOUS les élèves par les équipes elles-mêmes. Ces projets  devront associer tous les membres de la communauté éducative et s’appuyer sur les instances démocratiques des collèges, le conseil pédagogique et le conseil d’administration.

Cette réforme, le SE-Unsa la soutient car le collège qu’elle dessine est un collège enfin pensé pour TOUS les élèves et construit au quotidien par TOUS les personnels, reconnus, respectés et responsabilisés.

Claire Krepper, secrétaire nationale du secteur éducation, SE-Unsa

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