PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

In reportage Kangouroule :

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Première journée à Kangouroule *

Matinée à Argent sur Sauldre

Huit heures.

Centre de ressources de Jars. Petit matin pluvieux. Alban et Marie-Hélène sont déjà là. Jeannine qui habite à Gien nous rejoindra sur place. Marie-Hélène, c’est la « femme à tout faire » du groupe ! Elle coordonne, fait les affiches, va voir les maires, fait des fiches, des tas de papiers,… et ce matin remplace Edith en congé de maladie. Alban, c’est « l’homme à tout faire » du groupe ! Rigolo et étonnant d’ailleurs pour ceux qui le verraient successivement sur un terrain de foot puis au milieu des bambins. En tout cas il a la haute main sur le camion, et rouspète quand d’autres ont mis quelque pagaille dans son rangement.
Le camion ! C’est presque un personnage qui fait partie du groupe. Une véritable caverne d’Alibaba. Incroyable ce qu’il peut y avoir. Tout ! Du vaste attirail de jeux de toutes sortes et de toutes dimensions, jusqu’aux éponges et lessive St-Marc en passant par les tapis, tables, chaises, lits, trousse de pharmacie, seaux de sable, rallonge électrique, etc. Pratiquement Kangouroule peut faire une halte-garderie en pleine forêt vierge. Comme c’est un ancien camping-car, il y a même le réservoir d’eau. Ce qui a provoqué quelques déboires à Marie-Hélène la première fois où il a fallu qu’elle se dévoue pour aller faire le plein : le premier bouchon qu’elle a trouvé a été celui du réservoir d’eau qu’elle a consciencieusement rempli de gasoil. Comme Kangouroule n’a pas encore de site au milieu du désert, le réservoir d’eau est bien le seul endroit inutile du camion… là où on peut faire toutes les erreurs possibles de remplissage.

Huit heures et quart.

On démarre. Direction Argent sur Sauldre. Même pas le temps de somnoler pendant le voyage : c’est mis à profit pour régler des problèmes de planning, faire le point…

Neuf heures moins dix.

On arrive à Argent. Le lieu d’accueil c’est le rez-de chaussée de l’ancien logement d’instituteur, callé entre l’école primaire et l’école maternelle, la façade donnant sur un carrefour à quelques pas du marché. Alban gare son kangouroule au ras de la fenêtre et c’est le déballage. On passe par la fenêtre des tas de caisses en plastique, tapis,… choisis on ne sait suivant quel mystérieux programme dans le bric à brac qui fait chaque semaine le tour du Pays Fort. Toujours est-il que lorsque je rentre enfin dans le lieu sacré, je rentre… dans une crèche ! Jusqu’au secrétariat mobile qui est en place avec son téléphone portable. Transformation effectuée en moins de dix minutes.
A Argent, Kangouroule dispose d’une grande pièce dont l’espace est coupé en deux parties par un léger décrochement.
La partie du fond est recouverte par les tapis en mousse emboîtables passés par la fenêtre quelques minutes auparavant. Un matelas placé contre un mur va faire office de multiples usages, de la banquette au trempolino. Dans un angle sont disposés les jouets divers que l’on trouve dans les crèches. Il y a aussi un grand carton peinturluré avec ouvertures découpées qui fait office de maison. Celui- là, il a eu l’autorisation de rester sur place ainsi que le matelas une fois Kangouroule parti. Parce que tous les lieux mis à la disposition momentanée de la halte-garderie ont d’autres usages et doivent rester aussi vides qu’ils ont été trouvés en arrivant.
Dans la partie proche de l’entrée, il y a la piscine à balle et son toboggan qui marquent un peu la frontière entre les deux espaces. On va voir que l’agencement ne laisse rien au hasard. Il est dû comme le dit Marie-Hélène à un tâtonnement constant, des rectifications successives suivant les observations, les circonstances, le lieu disponible, les enfants. L’équipe de Kangouroule possède une véritable science de l’espace pédagogique. Cette science est le résultat d’une véritable technique de remise en question permanente et de travail d’équipe. C’est à mon avis un des piliers de la pédagogie qui est mises en oeuvre par les Kangourouliens, peut-être même sans qu’ils aient conscience à quel point elle est sophistiquée.
Dans cette partie il y a une grande table qui va servir aussi à de multiples usages qui ne vont apparaître que lorsque je les verrais ! Il y a aussi, de l’autre côté du couloir, deux pièces dont une ancienne cuisine avec son évier qui vont servir de stockage. Mais il ne faut pas oublier d’y installer éponges, torchons etc.

Neuf heures.

Les premiers enfants et les premières mamans arrivent. On rentre directement dans la première partie de la pièce. Pas besoin de se déchausser ! Chacun est chez soi. Les goûters dans leurs sacs plastiques se retrouvent tout seuls sous la fenêtre. Des bambins restent un moment dans les bras maternels (ou des mamans retiennent quelque peu leurs bambins dans leurs bras), d’autres sont déjà dans la piscine ou installés sur les tapis dans le coin jeux. Les espaces créés constituent des repères : on ne sait pas forcément ce que l’on veut faire, on sait où aller.
Des mamans se racontent les derniers potins, d’autres vont encourager leur progéniture à emprunter le toboggan, jouent aussi… bref, ça traîne un peu tranquillement, on en profite pour parler avec Jeannine de questions plus personnelles, ou de régler un petit problème d’inscription avec Marie-Hélène. Alban plaisante avec l’un, lance une balle à un autre…
Vers 10 heures, il n’y a plus qu’une maman qui restera toute la matinée. Impossible de dire s’il y a eu un moment où « ça y est, la halte-garderie commence vraiment ». Pas un enfant n’a eu l’impression d’être « quitté », sauf un peut-être… mais c’est vraiment la maman qui a insisté pour que son petit marque quelque peu que son départ provoquait un peu de chagrin ! Dur d’avoir l’impression de se désapproprier !
Manifestement les mamans d’Argent qui viennent à Kangouroule n’y viennent pas parce qu’elles sont dans la nécessité de faire garder leur enfant. Tout au plus elles vont en profiter pour faire un tour au marché, peut-être simplement le ménage à la maison. Il semble que ce soit d’abord pour en faire profiter leur enfant en ayant conscience de l’apport qu’est pour eux un moment de vie dans un lieu collectif. Je crois qu’il s’agit là d’une transformation, voire d’une révolution dans les mentalités et les comportements parentaux des milieux que l’on se plaît à qualifier péjorativement de « ruraux ». Sachant que cette évolution des représentations de l’acte éducatif est loin d’être évidente, on est bien amené à penser qu’il a fallu assez de patience et d’optimisme inébranlable à l’équipe d’éducateurs pour que le passage de Kangouroule ait un autre sens que celui de la garde d’enfants. «Aux débuts, sur certains sites, nous n’avions personne ! » raconte Marie-Hélène. Et chacun connaît aussi les réflexions de certains maires « mais qu’avons-nous besoin de crèches ou de halte-garderie dans nos campagnes, les femmes n’ont que ça à faire ».

Dix heures.

Tout vit tranquillement. Les enfants à Argent ont tous moins de deux ans et demi mais tous savent marcher. Ce matin-là il y en avait une dizaine. Très curieusement la plus grande partie se trouve dans le renfoncement de la pièce, sur les tapis, comme si c’était un endroit où l’on soit bien à se resserrer et, qu’au moins ce matin-là, pour je ne sais quelle raison, ce soit un besoin et un plaisir. La maison en carton ou la piscine à balles ne sont jamais occupées par plus d’un ou deux : l’agencement de l’espace régule lui-même l’activité. Je n’ai pas pu entendre le moindre pleur ni le moindre « attention ! » ou « je neveux pas que tu fasses cela ».
Mais que fabriquent donc nos éducateurs pendant ce temps ? On ne les voit pas si on ne fait pas un effort d’attention ! Ils pratiquent ce que j’appellerais la pédagogie de la sobriété, celle du geste ou du mot uniquement à bon escient, de l’intervention juste avant la limite de la nécessité mais pas avant, de la position, ils sont toujours exactement à l’endroit où il faut qu’ils soient au moment où il faut l’être, et enfin celle de la complémentarité : Si Alban mobilise un petit groupe en entamant une chanson, Jeannine est là pour changer une couche où tourner les pages d’un livre. Peut-être lui laissera-t-elle un peu plus souvent l’activité collective s’il y a lieu d’en instaurer une assurant alors une présence individuelle pour ceux qui en auraient besoin. Il y a une telle connivence professionnelle entre eux que, sans qu’ils aient besoin de se dire quoique ce soit, ils sont là où il faut faisant ce qu’il faut en ayant une vue globale de l’ensemble du groupe et des espaces. Autant on sent qu’ils sont vraiment les référents des enfants et qu’ils assurent la sécurité matérielle et affective de tous, ils ne s’approprient pas les enfants. Aussi bien le matin que l’après-midi je les ai très rarement vus avoir un enfant dans les bras. Le porter dans les bras n’a lieu d’être que lorsque c’est nécessaire et les éducateurs ne se transforment pas en succédanés de maman ; ce qui explique peut-être l’étonnant climat de confiance avec les parents.
Pratiquée ainsi, je dirais que leur pédagogie a été élevée au niveau d’un véritable art.

10 heures 10.

Une maman arrive, un bébé dans les bras, un petit garçon à la main. Elle n’est jamais venue et vient juste s’informer. Jeannine ou Marie-Hélène, je ne me souviens plus mais probablement la plus proche de la porte, la décharge tout naturellement du bébé pour qu’elle puisse se mettre à l’aise, et s’assoit sur le matelas banquette… la maman sans trop bien s’en rendre compte faisant de même. L’accueil a commencé par un simple geste naturel ! et une conversation tranquille entamée en même temps que tout aussi naturellement il faut moucher le petit dont le nez coule, dire un petit mot à l’autre. Pas besoin d’explications savantes, la maman avait tout compris. Je n’ai pas été indiscret jusqu’à suivre la conversation, mais j’ai entendu cette mère raconter aussi son isolement dans ce milieu rural que les citadins ne voient qu’à travers leurs fantasmes ou une mythologie de la convivialité. Je la sentais heureuse de pouvoir enfin rencontrer et parler à d’autres qui écoutaient. Son plus grand avait peu à peu délaissé ses jupes et plongeait avec délice dans les balles de la piscine. Et sa maman a même osé le laisser quelques temps pour aller faire ses courses sans qu’il y ait de problèmes. La fameuse adaptation ici se fait beaucoup plus de façon intuitive que de façon programmée.

10 heures 30

Le petit goûter du matin. Il a lieu sur la grande table dans la partie prêt de l’entrée. Sur cette table il y a aussi le petit secrétariat mobile, le téléphone portable qui a déjà sonné plusieurs fois la matinée : demandes d’informations, le problème du renouvellement d’un contrat, d’autres professionnels qui sollicitent l’équipe de Kangouroule pour des interventions (officiellement les Kangourouliens ne sont pas reconnus comme s’étant forgé des compétences bien originales, mais officieusement ils commencent à avoir une réputation largement justifiée)…
Faire venir tout ce petit monde en même temps autour de la table ce n’est normalement pas facile. A la rigueur avec de grands enfants on pourrait pousser un coup de gueule ou menacer d’une sanction terrible ! Là, notre Alban a un truc : sur la table il y a une petite valise noire semblable à celle que les magiciens posent sur leur tréteau en rentrant en scène. Le camion sac à malices d’Alban est d’ailleurs plein d’autres choses de ce genre qu’il peut sortir à tout moment. Tout le monde sait ce qu’il y a dans la valise : des marionnettes à gaine. Et tout le monde se retrouve assis autour de la table attendant avec délice ce que va bien pouvoir leur faire vivre notre Alban magicien. Oh pas très compliqué d’ailleurs de faire parler une ou deux marionnettes à des enfants. Ce n’est pas un spectacle artistique mais un moment de relations dans l’imaginaire. A Argent, les marionnettes sont devenues un rituel qui précède le goûter, impliquant celui-ci dans ce même rituel. D’emblée manger son casse-croûte n’est pas une nécessité mais un plaisir. Quand je vous disais que la pédagogie devient un art ! Pendant ce temps, mine de rien, Jeannine a posé les gobelets (qui proviennent eux aussi du camion), bien installé un plus petit etc. Et sorti des sacs en plastique, qui ne portent aucun nom, ce que les mamans ont mis pour chacun. C’est impressionnant : nos Kangourouliennes savent exactement ce que chacun mange ou ne mange pas. Dix enfants en moyenne par lieu d’accueil * 10 lieux d’accueil = 200 menus particuliers et différents mémorisés !
Et notre matinée va se poursuivre. De temps en temps on entend Alban chanter quelques minutes. Est-ce vraiment une activité chant qui débute ? Non, simplement qu’il a senti qu’il fallait un moment de fixation parce qu’il y avait un certain flottement dans le groupe. Cela suffit à rétablir l’harmonie et en plus… on s’essaie à chanter. C’est Jeannine qui va impulser un habillage de poupons, Marie-Hélène qui lit une histoire, etc. Mais chaque fois que l’un d’entre eux est un peu plus mobilisé par une activité, l’autre intuitivement va être disponible pour tous les événements individuels.
Et en même temps les petits gestes de rangement qui relèvent de la nécessité ordinaire : coup d’éponge à la table, rangement des gobelets etc. qui peuvent se transformer en activité ludiques avec un ou deux petits.

Midi

Depuis un moment déjà des mamans ont commencé à revenir. Cela papote. On règle sa journée à Marie-Hélène. On s’en va. Peu à peu la salle se vide sans même que l’on s’en rende compte. Le déballage a déjà commencé en attendant les derniers parents : il est un peu plus long que le déballage et le timing est serré : à 13 h30 d’autres maman arriveront à AUBIGNY cette fois. Le temps de mettre les tas de balles de la piscine dans leurs sacs avec le seau poubelle qui a de multiples usages, de caser les derniers tapis, de ne pas oublier les éponges et torchons qui étaient près de l’évier, de mettre de côté je ne sais plus quel jouet qui est cassé et qu’il faudra réparer, de fermer les lieux… le camion démarre. Janine fait un saut jusque chez-elle : ce matin un petit l’a arrosé copieusement de son pipi et elle va se changer.
Un arrêt à la station qui a ouvert un compte pour faire le plein, et nous voilà à Aubigny.
(*) L’observateur de cette journée (Bernard COLLOT), ignorait tout de ce qu’il allait découvrir.

Après-midi à Aubigny

12 H 30 – Aubigny.

Cette fois tout change. Le lieu d’accueil est la salle de danse de la maison des associations. Bien rectangulaire avec une paroi en miroir. La dizaine d’enfants qui doit venir est un peu différente : il y a des plus grands et des plus petits. Et pas question d’y laisser une maison en carton : la salle est vide quand on arrive et doit être parfaitement vide quand on repartira et le parquet des danseurs tel on l’avait trouvé..
Ce ne sont plus tout à fait les mêmes choses que l’on déballe et il y en a beaucoup plus pour occuper l’espace plus vaste et sans recoins. Pas besoin de longues concertations, aujourd’hui laisse donc la maisonnette on va plutôt réinstaller la piscine à balle, c’est du nouveau pour eux », et en un bon quart d’heure cette fois, nouvelle transformation opérée.
La clef cette fois c’est qu’il faut à la fois plus d’espace de mobilité et plus de coins d’activité tranquille nettement marqués.
Le coin de la régie (secrétariat, cafetière, infirmerie, vestiaire, dépôt des goûters..) est installé au fond, près de la porte qui donne sur l’autre salle de gym : en plus les mamans pourront procéder à la séance de déshabillage-rhabillage tranquillement dans cette salle.
La piscine occupe la position centrale avec un peu plus loin les tables et chaises sorties du camion qui vont être prête pour le goûter et soit pour une éventuelle activité collective ou dessiner etc. Parce que l’activité dirigée n’est quasi toujours qu’une éventualité, prête en réserve mais rarement programmée. Tout au moins il y en a peu de programmées. Les Kangourouliens maîtrisent parfaitement une pédagogie qui m’est chère, celle de l’imprévu.
Et plein d’espaces situés sur le pourtour vont apparaître, matérialisés simplement par des tapis des objets qui vont leur donner une fonction, des blocs de mousse qui vont faire de virtuelles cloisons ou frontières. Le coin des petits, le coin des véhicules de toute sorte, le coin maisonnette etc.
Et le coin sable ! Un coin sable, installé en quelques minutes, avec du sable transporté dans le camion, sur un grand drap, comme à la plage (il manquait le parasol !). Voilà qui aurait fait dresser les cheveux sur la tête de toutes les institutrices de maternelle ! Qui auraient probablement imaginé toutes les horreurs qui devraient se passer dans un tel coin : du sable dans les yeux, dans les cheveux, du sable mangé, du sable partout ! Déjà qu’il faut surveiller les enfants comme le lait sur le feu quand ils sont dans le bac à sable de la cour. Et que même bien souvent il est carrément interdit comme bien trop dangereux ! On verra bien cet après-midi.
L’été, c’est carrément un atelier eau qui est installé dans l’espace goudronné devant la salle en plein soleil : une piscine cette fois imperméable, des bacs (ceux des jouets vidés), des récipients… et un auvent entre le camion et le mur pour l’ombre. L’auvent et le tuyau pour alimenter la piscine n’intégrant bien sûr le bric à brac du camion qu’aux beaux jours.

13 heures

Il ne reste que peu de temps pour manger son sandwich, faire réchauffer la casserole préparée la veille et pour qu’Alban fasse son petit tour dans la nature pour se lessiver l’esprit et décontracter le corps. Hygiène mentale que l’on comprend bien : la science du « rien faire » (Oh ben nous on ne fait rien de spécial avec les mômes disent-ils souvent), la mobilisation constante de l’attention, la capacité de faire (quand même !) plusieurs choses à la fois, d’être prêt à parer à n’importe quelle situation, de changer instantanément son fusil d’épaules suivant les circonstances, d’avoir constamment une vue globale de la situation (des yeux derrière la tête), tout cela demande une concentration permanent que l’on retrouve dans peu de métiers.

13 heures 20

Pas le temps de boire le café, déjà les premières mamans arrivent. Il se boira peu à peu ensuite, Marie-Hélène a fait chauffer l’eau (il y a la bouilloire électrique dans le camion !), il ne reste plus qu’à passer.
Les enfants sont donc un peu différents à Aubigny, les mamans aussi. Par exemple les enfants n’auront pas fait la sieste, mais s’il y a besoin, pas de problème le camion a 4 lits superposés et il est chauffé (Alban a déroulé et branché les 20 mètres de cable électrique). Les mamans vont rester beaucoup moins longtemps, même si l’accueil est très semblable à celui d’Argent. Mais est-ce toutes les fois ainsi ?
Plus encore que ce matin, l’agencement de l’espace et la matérialisation des coins que l’on pourrait aussi appeler « ateliers » vont montrer à quel point ils sont pédagogiques et stratégiques.
La caractéristique du groupe par rapport à celui de ce matin est de comporter à la fois des enfants ayant besoin de bouger et d’autres qui ont besoin d’être tranquilles. Les différents coins vont naturellement induire des types d’activités qui vont y rester : les voitures et autres véhicules à roues vont circuler dans leur secteur et ne vont jamais se retrouver dans les pattes de ceux qui galopent d’un endroit à l’autre. Les plus grands n’auront pas à enjamber des petits, l’espace de ces derniers n’est sur aucun trajet. Tous les coins différents ne seront pas forcément occupés, jamais par tous. La piscine n’a pas eu le même attrait que le matin, si bien que j’ai pu y voir une petite fille, assise au milieu des balles, y rêvasser pendant de longues minutes. Si le matin c’était plutôt le resserrement dont les enfants avaient besoin et qui était aussi favorisé par les lieux et l’attitude des éducateurs, l’après-midi c’était plutôt l’éclatement, le passage du faire à un endroit au faire autre chose dans un autre endroit.
Dans cet agencement, ce que j’ai appelé le coin régie où il n’y avait rien de spécialement attirant pour les enfants était l’endroit où, en buvant son café, en remplissant une fiche ou en répondant au téléphone les adultes avaient une vue globale de tout ce qui se passait. Quelques coussins matérialisent un coin et isolent du coup les enfants qui y sont mais les laissent sous le regard sécuritaire de l’adulte.
Pas plus que le matin je n’ai entendu de « Attention ! Arrête !… ». Et pourtant pour deux ou trois et en particulier un tout petit bonhomme véritable acrobate, les barres d’exercice des danseurs avaient été transformées en mur d’escalade qui permettait de mettre son nez à la fenêtre et d’y faire des grimaces ! Et j’ai bien vu Jeannine ou Marie-Hélène, se rapprochant légèrement et brusquement plus attentives, sachant où était la limite de chacun. Les mômes aussi quand ils peuvent évoluer savent où est leur limite… et elles n’ont pas eu à intervenir.

14 heures 30

Cela s’agite un peu plus. Alors Alban déballe sac de farine, bouteille d’huile d’olive, saladier et je ne sais quoi encore et s’installe sur les tables mises en carré. Il n’en faut pas plus : 4 ou 5 enfants sont autour de lui et les autres retrouvent leur quiétude. Qu’est-ce qu’il va bien faire ? Fabriquer de la pâte à modeler. Et il sort sa notice. Et il se met à lire sa notice à haute voix. Et la lecture de la notice devient un jeu passionnant. Je lis, on remplit le saladier. Je lis et on verse l’huile. Je lis et on touille…. Et après ? Et après on va dans le camion pour faire cuire tout cela… et le camion engouffre Alban, huit mômes… et Jeannine : formidable complémentarité quand ce qui est alors un partenaire sait, sans qu’il y ait besoin d’aucun mot, qu’à tel moment il faut qu’il soit là. Et deux enfants restent ravis dans le bac à sable avec Marie-Hélène qui en profite pour continuer sa paperasse.
Tiens, dans ce bac à sable une petite fille et un petit garçon y sont restés presque tout l’après-midi. A déverser, transvaser, faire écouler dans les mains, creuser, dessiner, mettre un peu dans les cheveux… mais c’était juste pour voir. La magie de la matière que l’on va aussi trouver dans l’argile, dans l’eau. Et le sable est resté presque entièrement sur le drap.
La lecture de la notice a été vraiment l’activité-jeu alors que ce n’était que la préparation d’une pâte à modeler qui elle aurait permettre une activité… qui n’a pas eu lieu. Le secret pédagogique est là. Alban, s’il avait été raisonnablement pédagogique, aurait dû la préparer à l’avance pour arriver avec et faire quelque chose de correctement éducatif ! et de peut-être plus ennuyeux.
Dans le même ordre d’idée Jeannine dans un autre coin avait installé une nappe avec deux ou trois enfants. J’ignore totalement quelles étaient ses intentions mais comme un petit tirait la nappe, celle-ci fut transformée alors en un nouveau jouet avec lequel on pouvait inventer mille et une choses. Jeannine n’eut pas besoin de conduire trop longtemps cette nouvelle activité pour que la nappe fut transformée en drapeau, en train, en filet de capture, en traîne voire en traîneau. Comme ils disent si bien, les Kangourouliens ne font rien ! Mais ils savent si bien faire ne rien faire !

15 heures 30

Au retour du camion une fois la tambouille pâte à modeler terminée, il y a un peu plus de tension. On calme le jeu par le goûter. Surtout qu’après il va y avoir une activité exceptionnelle et prévue celle-là : Vincent, le psychomotricien de l’ARPPE qui vient souvent dans des lieux de Kangouroule et qui connaît tout le monde, y compris les mamans, va lancer l’activité « parachute ». Non, il ne s’agit pas de sauter en parachute, mais d’utiliser une toile de parachute pour faire des tas de choses. Parce qu’une toile de parachute c’est léger, c’est soyeux, c’est grand, ça s’envole, ça gonfle…
Cette fois c’est une activité dirigée (par Vincent) et s’adressant à tous. Enfin tous ceux qui veulent parce qu’il y en a deux qui préfèrent justement profiter que le coin de sable leur appartient. C’est simple, on se met autour de la toile que l’on tient… et on fait la ronde, on soulève ensemble, on se jette dessous, on la transforme en fantôme, on se roule dedans et on se fait soulever par les adultes qui sont aussi, j’oubliais de le dire, autour de la toile… Bref la toile devient l’objet magique.
Cela dure un certain temps de rires et de cris de joie… et petit à petit les uns et les autres quittent la toile pour se retrouver tranquillement à souffler dans le bac à sable où dans d’autres coins… jusqu’à ce que Vincent et Alban se retrouvent tout seuls avec la toile vide. Jeannine et Marie-Hélène ont quitté la toile au fur et à mesure que les petits étaient… ailleurs.
La matinée avait été ponctuée par un événement rituel (les marionnettes), l’après-midi par un événement exceptionnel (la toile de parachute et Vincent), et les deux demi-journées avaient eu une grande intensité. On retrouve un autre élément pédagogique : la science du rythme collectif. Dans laquelle il n’est pas besoin d’activisme éducatif mais où il est par contre nécessaire de sentir à quel moment il peut être utile de placer le point d’orgue d’une activité qui pourra se faire… ou ne pas se faire, durer ou ne pas durer. Alban avait bien installé le tunnel à trois entrées qui aurait dû être un lieu attirant : et bien personne n’y est allé !

17 heures- 17 heures 30

Retour progressif des mamans. Cette fois il y a un papa. Nous nous retrouvons dans le même cas de figure que ce matin. Comme le lieu est vaste, les parents vont peut-être moins se regrouper qu’à Argent où là-bas il y avait un phénomène de resserrement des groupes induit par l’espace mais qui semblait en même temps un besoin des personnes, adultes ou enfants. Là c’est plus les relations individuelles qui sont soit de facto provoquées, soit recherchées.
Et bien sûr le remballage du matériel, bien plus long que le matin commence quand il y a encore des enfants et des parents, mais cela n’empêche ni les uns, ni les autres de discuter.
C’est un peu comme à la maison quand on commence à débarrasser la table, il y en a toujours qui sont en train de finir leur café ou de siroter la gnôle.
La récupération des balles de la piscine est toujours aussi ennuyeuse (faudrait un aspirateur à balles disait Marie-Hélène… et il n’est pas dit qu’elle ne trouve pas un copain pour lui inventer un système adéquat !). Mais les automatismes sont là, et en une vingtaine de minutes la salle est vide, plus un grain de sable par terre, rien ne pourrait faire penser que la salle a été un lieu de vie d’une dizaine de petits enfants.
Je vais ouvrir le portail de la cour. Il pleuvasse et il fait froid. Mais qu’est-ce qu’ils font encore ? Eh, mais c’est qu’il y a un ou deux professionnels de la crèche toute récente qui ont des tas de chose à demander à leurs collègues Kangourouliens ! Et oui parce qu’à Aubigny il y a maintenant une crèche… et toujours Kangouroule une demi-journée par semaine. Comme quoi Kangouroule assure une fonction qui n’est pas celle d’une crèche ce qui en soit démontre bien que de nouveaux besoins sont nés dans nos campagnes. C’est souvent comme ça me dit Marie-Hélène, parfois ce sont des parents d’autres associations, d’autres qui viennent se renseigner au denier moment…
Finalement le camion démarre.

18 heures 45

Le camion est de retour dans la cour du centre de ressources. Il faut monter mettre la caisse à l’abri, donner un coup d’oeil dans la réserve pour voir si demain il n’y aurait pas un autre truc à engouffrer dans le camion… et enfin la journée est finie.
Je n’ai pas pu raconter tout ce qui se passait, ce qui se passait et que je ne voyais pas. Mais j’ai réellement été impressionné par la qualité éducative et la richesse de chaque demi-journée, par la véritable connivence qui existe entre les membres de l’équipe que l’on peut vraiment comparer à celle qui unit les marins d’un trimaran dans une transatlantique, par un professionnalisme porté à un haut niveau et qui s’exprime dans les moindres gestes, les moindre petits détails matériels qu’un profane ne qualifierait même pas de pédagogiques.
Et j’ai été impressionné de voir des enfants vivre ensemble sans que je puisse entendre le moindre pleur, soupçonner le moindre ennui.
Du beau travail.

Deuxième journée à Kangouroule

Matinée à Henrichemont

Cette fois je suis avec une équipe complètement différente de la précédente. J’ai retrouvé le même professionnalisme pointu, la même complicité, la même entente tacite, la même complémentarité. Je n’y reviendrai pas mais nous tâcherons dans un prochain texte de comprendre comment cette équipe d’éducateurs s’est constituée parce qu’il ne fait aucun doute que toute l’action de Kangouroule repose sur ce travail d’équipe quelque peu différent de celui des éducateurs dans des lieux fixes.
Direction Henrichemont. Chaque journée des Kangourouliens est ponctuée par environ deux heures de routes dans le camion. Cela peut sembler lourd d’avoir sa journée ainsi surchargée par ces déplacements jusqu’au site, puis d’un site à l’autre. Et pourtant j’ai l’impression que c’est quand même un plaisir dont plus aucun n’aimerait se priver. Il est vrai que les routes de la campagne du Pays Fort par une matinée ensoleillée sont pleines de charmes et un moment de transition entre la vie personnelle et la vie professionnelles plus agréable qu’un métro quotidien. Et puis c’est presque un moment d’échauffement comme en ont besoin les sportifs avant une épreuve qui demandera une forte concentration. Parfois, quand il fait beau, entre midi et 13 heures 30 le camion s’arrête à l’ombre d’un bois et l’équipe fait un pique-nique bucolique.
A Henrichemont, c’est le marché. Kangouroule aura lieu dans une pièce de la mairie. L’emplacement du camion est réservé juste entre les tréteaux d’un fleuriste et ceux d’un bazar. Kangouroule, éducateur ambulant, inséré entre ces autres nomades que sont les forains, c’est presque un symbole. Ce matin le fleuriste a quelque peu débordé avec ses étagères de plants de tomates et, surtout, il est allé boire un café ! Oui, parce que d’habitude c’est lui qui manoeuvre savamment le camion pour l’intercaler sans casse entre les deux étalages ! La marchande du bazar prend les choses en mains, Sandrine qui avant d’être éducatrice faisaient déjà les marchés prend le volant et entre spécialistes féminins la manoeuvre est brillamment exécutée. Le fleuriste arrive désolé après la bataille mais il aura droit quand même de venir boire un café dans la matinée comme il le faisait d’habitude.
L’intégration de la halte-garderie dans la vie intense qu’est celle d’un marché est étonnante. Comme s’il ne pouvait vraiment avoir une autre place. A midi, tout le monde remballera son matériel, les uns les mousses, tables, chaises, jeux, sacs de sable… les autres bouquets de fleurs, pots de plantes, quincaillerie… les camions déboîteront… et la place retrouvera sa quiétude, voire sa désertitude habituelle.
Il y a donc une certaine ambiance de fête, de journée inhabituelle aussi bien pour les parents que les enfants. Le matin on va ensemble au marché en pays de connaissances, les enfants à l’étal de Kangouroule, les mamans à l’étal du charcutier ! Il faudrait que tous les marchés de France et de Navarre inventent leur Kangouroule !
Nous nous attacherons plus particulièrement dans l’observation de cette matinée à l’agencement de la salle et à ses implications en délaissant quelque peu l’action directe des éducateurs que nous avons évoqué précédemment et que nous retrouverons globalement semblable dans cette équipe.

Transformation des lieux à Henrichemont

Avant

Un quart d’heure après

Le point d’eau et les toilettes sont dans une autre pièce.
Un agencement toujours soigneusement médité
Dans cet agencement on retrouve la caractéristique de tous les agencements de sites : à l’arrivée les enfants trouvent les coins agencés : La dînette est mise sur la table, les peluches semblent jouer, celle du kangourou trône sur la tortue coussin, les animaux de la ferme sont tous sur leurs pattes etc. Les enfants rentrent dans une pièce qui paraît n’avoir pas cessée de vivre. Cela joue probablement beaucoup dans la sérénité qui règne lors de l’accueil, chacun se rendant instinctivement là où il se sent bien.
Ce matin, dans l’organisation de l’espace on distingue deux types de lieux :
– Ceux qui seront utilisés spontanément et librement par les enfants suivant les type d’activités qu’ils suggèrent. Et ils conservent pratiquement toute la demi-journée leur attribution première : les livres resteront dans leur coin, les jeux avec les voitures ne dépasseront pas trop leurs frontières, les bulldozers ne quitteront pas le chantier des coquilles de sable etc.
Ces coins sont des lieux de fixation. Les plus grands qui sont ce matin des éléments stabilisateurs du groupe (on verra que l’après-midi à Neuvy 2 clochers cela a été l’inverse) se déplacent tranquillement de l’un à l’autre suivant les envies ou les affinités.
Le coin lecture avec son matelas, ses coussins est vraiment le lieu de l’interrelation, un peu le coeur de la pièce. Interrelation entre les enfants, les enfants et les adultes, les enfants et les livres, avec l’imaginaire. C’est là qu’instinctivement un enfant vient faire voir son album des photos prisent à Disneyland, que d’autres lui posent des questions, parlent de leurs propres voyages. L’intervention de Laurence se limite à aider à être bien installé et à quelques relances. La difficulté de tout éducateur est bien de savoir de se limiter à ce qui est nécessaire, les enfants faisant le reste !
C’est là aussi que vont se rassembler les enfants pour chanter avec les marionnettes sorties de la valise de prestidigitateur. Les marionnettes sorties de leur valise, c’est le rituel des kangourouliens pour rassembler sans problème tout le petit monde avant le seul moment où ils doivent faire quelque chose simultanément : goûter ! Ils ont comme cela quelques tours dans leur sac à malices éducatives qui permettent de créer le moment stabilisateur grâce auquel ils n’auront pas à ordonner et fustiger pour que tout le monde s’installe. La magie et le plaisir à la place de la coercition !
– Deux lieux sont dédiés aux activités organisées (même pas dirigées) et le matériel qu’elles vont nécessiter est installé à proximité : la table Louis XV accueillera successivement un atelier de remplissage et de décoration de bouteilles plastique, puis, quasiment instantanément, deviendra un atelier peinture (qui ne coule pas !) sur tissu.
La table basse avec sa dînette installée n’a pas eu le succès peut-être attendu. Elle est devenue tout aussi instantanément un coin de découpage de poissons, de collage de gommettes, puis de dessins, dont le matériel était déjà tout prêt sur la table dépôt. Entre temps elle deviendra la table du goûter.
Il n’y a pas de perte de temps ou d’énervement à chercher ce qu’il manque. Il y a un degré d’anticipation étonnant qui rend l’improvisation… quasi organisée. Cela explique peut-être aussi la quiétude de l’ensemble des enfants : la continuité de la matinée de chacun n’est jamais brisée par des temps d’attente. L’activité proposée semble venir exactement à point nommé, ceux qui s’y inscrivent le faisant naturellement. Pas besoin de demander « Qui veut… ? » ou « Attendez…Arrêtez… ».

Autour d’une simple bouteille

Attardons-nous un peu à l’atelier bouteilles en plastiques parce que celui-ci avait un objet plus précis : préparer quelques objets décoratifs pour la fête de Kangouroule qui aura pour thème l’eau. Ou : comment rendre une activité apparemment simpliste et élémentaire (remplir des bouteilles !) carrément créatrice ? Et bien il suffit de trouver des colorants que l’on va introduire avec des petites cuillères (les colorants, il faut les acheter !) des poudres colorés, des grains de riz, divers petits bout de choses qui surnagent, d’autres qui coulent… des boutons de toutes dimensions, etc. Et à partir de cela libre cours à l’imagination et aux surprises créatrices et… scientifiques : les boutons à introduire dans les goulots et c’est l’approche de la notion de dimension, ceux qui ne vont pas au fond parce qu’ils rencontrent les bouts de plastique découpés qui eux flottent à la surface mais si on secoue la bouteille, ça y est, ils coulent ! Cet atelier était le lieu de l’interaction. C’est là que l’on pouvait comprendre comment de petits enfants dans un tâtonnement expérimental permanent se forgent véritablement leurs outils de réflexion et de compréhension du monde. C’est là que l’on pouvait aussi voir l’importance du groupe et de l’échange entre les enfants.
Et puis je suis toujours admiratif de l’imagination… des éducateurs. C’est constamment qu’à Kangouroule l’objet banal (dans ce cas, transformer des bouteilles plastiques en jeux créatifs et scientifiques), devient source d’extraordinaires manipulations, d’étonnantes inventions, de surprenantes utilisations corporelles. A côté, les jouets hautement éducatifs du commerce font piètre figure. Il faudrait que tous les parents puissent voir cela pour comprendre que le jeu et les créations naissent de l’enfant et pas seulement du jouet que l’on va lui acheter. Et pour comprendre aussi à quel point les lieux d’accueil des jeunes enfants sont bien autre chose que des simples lieux de garde.

Le goûter, un moment toujours naturellement exceptionnel

Je terminerai ma matinée à Hernrichemont sur le moment après le goûter. Ce moment c’est celui où l’on voit mieux le groupe constitué par enfants et adultes rassemblés par un plaisir commun : celui du repas. Plaisir partagé par tous qui favorise… les discussions, entre enfants, entre enfants et adultes, entre adultes. Moment paisible. Et c’est sur la sortie de ce moment sur laquelle je voudrais insister : chacun quitte la table quand il le veut et peu à peu, sans aucune intervention, chacun se retrouve dans une occupation, circule, crayonne, lit, dort, change sa couche, lave les verres, rêvasse… comme s’ils avaient toujours été là et qu’il n’y ait plus besoin de les déranger.

Superbe fin de matinée.

Après-midi à Neuvy 2 clochers

Changement de planète. Petit village désert en plein midi. Kangouroule doit s’installer dans la cantine de l’école. Nous trouvons la porte fermée. Il faut aller chercher la clef chez le garde-champêtre… qui n’est pas là. En attendant on sort une table et de chaises et on casse la croûte au soleil dans la cour. Finalement la clef arrive et le montage du cirque Kangouroule habituel commence.

Profiter habilement des lieux

Si dans le site d’Henrichemont l’espace était découpé physiquement par le déplacement de meubles métalliques, ici les tables de la cantine n’ont pratiquement pas été utilisées, ce sont les plaques de mousses qui délimitent les différents coins.
Comme deux lavabos se trouvent dans la pièce, ils vont être l’occasion de créer un atelier eau. De façon toute simple : deux chaises placées devant pour grimper à hauteur et différents récipients dans le bac. Et cela a suffi pour que des enfants y passent de longs moments à transvaser, faire couler… En particulier une petite fille dont cela a été la principale occupation de l’après-midi. Comme il est réduit à deux places, il n’y a aucun problème d’animation, c’est un atelier complètement libre, les dégâts occasionnels d’éclaboussures sont prévus par une serpillière en bonne place.
Un coin caché a été créé à l’aide de 3 paravents. Pour y faire quoi ? Pas d’objet précis, il est là et on verra bien ce que les enfants en feront. Ce jour là, ils n’en ont rien fait !
Mais dans ce site il y a la cour. Une grande cour dont le seul coin d’ombre est fourni tout au fond par un vieux marronnier. Les conditions de la demi-journée vont être complètement différentes, le plein air à proximité libérant considérablement la mobilité. Il va aussi nécessiter une connivence très forte entre l’équipe d’éducatrices puisque chaque fois que des enfants y évolueront il faudra qu’un adulte y soit. Les vélos sont sortis du camion. Toboggan, bascule prennent place dehors.

Comment, avec de la patience, la perturbation et le désordre peuvent devenir positifs

Mousses Mousses Mousses Mousses Tables et bancs de la cantine bourrés au fond Table dépôt, bric à brac, café, compta… Tortue coussin avec la peluche de kangourou Jeux divers agencés mini fauteuil avec mousses Mateklas Livres, jeux Lavabo et deux chaises pour monter à hauteur Trois paravents pour créer un coin caché lavabo Porte donnant accès aux toilettes dans la cour Bureau transformé en table à langer Deux chaises avec glace, brosses, peignes Baigneur, boite de docteur, boite de dinette…. Grand coussin Table basse sortie pour le go^^uter Grandes coquilles à balles Grande cour. Vélos, toboggan, …… Cet après-midi il y a dans le groupe 2 garçons, dont le plus grand de la troupe, que l’on va qualifier de « turbulents ». A l’inverse des grands du matin, ils sont ce que l’on appelle souvent dans les écoles des « perturbateurs » ! Nous allons nous attacher un peu plus à leurs basques parce que cela va nous faire découvrir une autre facette de l’action pédagogique.
L’accueil se fait à l’extérieur malgré le ciel menaçant. La vastitude de la cour permet tout à la fois à nos deux lascars de libérer leur énergie sans problèmes, à d’autres de s’isoler, à d’autres de s’essayer sur les vélos ou à des acrobaties sur les barrières, à d’autres d’avoir les éducatrices à eux tout seul. Et aux parents de discuter entre eux ou avec les éducatrices sans troubler le petit groupe. On ne dira jamais assez à quel point la disponibilité de l’espace est primordiale.
On prépare aussi la fête de Kangouroule et une maman est ravie de proposer la réalisation d’un gâteau en forme de poisson avec toutes ces écailles. La créativité permise aux enfants déteint sur les adultes qui en éprouvent le même plaisir.
Mais la pluie arrive rapidement. Tout le monde rentre. Nos deux loustics encore trop plein d’énergie vident instantanément les deux piscines à balles ! Les Kangourouliennes restent impassibles malgré la salle jonchée. Une activité jeux de cartes est proposée qui stabilise un moment les grands. Mine de rien les balles rejoignent à nouveau leurs coquilles et des enfants s’y retrouvent à tour de rôle pour les bains de balles habituels.
Laurence crée un nouveau point de fixation dans le coin lecture : il suffit de prendre un petit sur ses genoux… et les autres arrivent. Un des talents des Kangourouliens que j’ai observé constamment au cours des ces deux journées est l’art de savoir créer, au moment où il y en a besoin ce que j’appelle ces points de fixation qui permettent, sans avoir à ordonner et élever la voix de ramener au calme et de stabiliser tout le groupe. Ces moments sont le plus souvent très courts. Après avoir ainsi rassembler la plus grande partie du groupe, celui-ci se disperse à nouveau calmement dans les activités spontanées induites par l’agencement des coins. Nos deux turbulents sont très occupés , juchés sur leur chaise à toutes sortes de transvasements dans le lavabo. Là aussi, comment faire pour qu’un endroit habituellement source plutôt d’excitation et de perturbation produise l’effet inverse ? Tout bonnement en l’aménageant pour qu’il y ait des choses à y faire… et en permettant et organisant son accès plutôt qu’en l’interdisant !
Mais cela ne dure pas. Ayant épuisé leur inventivité au lavabo, nos deux trublions déversent à nouveau consciencieusement les coquilles à balles dans la salle. Elles y restent ! Le coin lecture est quand même comme une île de tranquillité. Les éclaircies permettent d’aller de temps en temps dépenser le trop plein d’énergie dehors. Elles donnent même faim parce que cette fois il n’y a pas eu besoin d’astuces pour que tout le monde se rassemble pour goûter autour de la table et des chaises sorties seulement à ce moment du camion. Encore une fois je reste admiratif devant cette science de l’improvisation… où tout est prévu pour improviser ! Entre temps un bébé est arrivé avec sa grande soeur. Cela discute autour de la table, l’impression d’être dans un salon de thé !
Et nos balles ? Et bien cette fois, après le goûter, c’est la récupération des balles qui devient une activité gentiment proposée par je ne sais plus quelle Kangouroulienne. Et alors, par une sorte de miracle qui n’est du probablement qu’au moment exact où il fallait le proposer, les balles, leurs coquilles, deviennent l’objet d’une incroyable créativité. Aussi bien dans la façon de les ramasser, de les lancer, de les trier, de les agencer que dans la transformation des coquilles en bateaux, en maisons, en tremplins, en cachettes… Et dans cette activité étonnante, nos deux perturbateurs ne sont plus… perturbateurs ! J’assiste à la fois à une séance de psychomotricité qu’un psychomotricien aurait eu du mal à créer, de tâtonnement expérimental dont pourrait rêver n’importe quel enseignant ! Il est même probable que dans ce moment se seront construites ces fameuses connexions neuroniques qui feront qu’un peu plus tard ces enfants apprendront à compter sans que l’on sache pourquoi ils arrivent à faire cette chose incongrue qui deviendra obligatoire. Le truc qu’il aurait fallu faire voir à tout éducateur en formation parce que tout y était. Il est évident que ce moment d’une grande richesse n’avait été possible que parce qu’on l’avait patiemment laissé venir en acceptant au préalable ce qui aurait pu être pris comme de désordre.
Toute l’action éducative kangouroulienne semble basée sur la permissivité, un sens aigu de ce qui peut induire l’activité et une connaissance profonde du groupe d’enfants et de sa façon de réagir comme celle de chaque enfant. Elle nécessite de juger à bon escient quand un désordre est tolérable et de l’accepter alors. Elle nécessite de savoir comment empêcher de façon positive que les tensions deviennent négatives et dangereuses. A contrario, la présence des adultes y est très forte mais presque invisible. La priorité est à l’enfant La permissivité n’est plus alors le désordre ou le laisser faire irresponsable.
Au cours de ces deux journées, j’ai pu me rendre compte et je peux affirmer que les lieux d’accueil de jeunes enfants ne peuvent être réduits à des modes de garde mais que ce sont, avant tout, des lieux éducatifs fondamentaux où l’enfant construit bien déjà ce qui fera de lui un futur homo sapiens et un futur homo social.

Conclusion

Je ne sais si chaque kangouroulien a vraiment une idée de la complexité de ce que je n’hésite pas à qualifier de pédagogie kangouroulienne qui est mise en oeuvre. Il est certain qu’aucun d’entre eux n’a suivi une formation pour ce mode très particulier d’accueil nomade. Par boutade je dirais que c’est Sandrine, la dernière venue, qui par son passé de foraine continue quasi logiquement un métier d’itinérance ! Il a fallu qu’ils créent de toute pièce des stratégies éducatives qui s’adaptent à une situation complètement différente de celles connues. Que ce soit dans l’activité permise aux enfants, dans le changement permanent de lieux, de situations d’effectifs, dans la variabilité de l’hétérogénéité même, dans la précarité et l’inadaptation des lieux mis à leur disposition, dans la diversité des parents, de leurs raisons d’amener leurs enfants, dans les relations diplomatiques qu’il faut avoir avec les institutions municipales, scolaires, associatives.
Ce qui est particulièrement intéressant c’est la cohérence de cette pédagogie quelles que soient les conditions dans lesquelles elle est appliquée. Même s’ils ne sont jamais exprimés par les kangourouliens, il y a bien des grands principes qui sous-tendent leur action et que l’on devrait retrouver dans tous lieux éducatifs. La leçon qu’ils donnent c’est que c’est l’application de ces principes qui rend facile des situations que bon nombre d’éducateurs pourrait penser comme impossibles.
J’ai essayé de rendre compte de ce que j’avais vu, ressenti, observé pendant ces deux jours passés à Kangouroule. Je pensais faire ce compte-rendu pour les Kangourouliens. Je crois l’avoir fait en réalité pour tous les éducateurs et en particulier pour les enseignants (s’ils se pensent éducateurs) tant les éducateurs qui m’ont fait la gentillesse de m’accueillir ont su dégager l’essentiel de ce qui fait ce qu’on appelle l’acte éducatif, à la fois dans sa simplicité et dans sa complexité.
 

Bernard COLLOT

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