PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

Mon intervention portera sur quelques perspectives à discuter. En introduction, je vais insister sur trois notions qui sont l’objet de nombreux malentendus : jeunesse, autorité, citoyenneté.

Le terme jeunesse est dans le titre de la manifestation dans laquelle nous sommes. La jeunesse est une invention récente. Ce qui existait auparavant, c’était l’enfance, l’âge adulte, et la vieillesse. Ce qui est train de se passer sous nos yeux, c’est l’apparition de deux âges intermédiaires, l’un entre l’enfance et l’âge adulte, l’autre entre l’âge adulte productif et la vieillesse. Depuis quelques décennies, ce phénomène s’accélère formidablement.

Ces deux âges intermédiaires sont souvent présentés comme des étapes inévitables qu’il faudrait subir. Je voudrais essayer de vous montrer en quelques instants que c’est une chance extraordinaire de voir se développer entre l’enfance et l’âge adulte d’une part, entre l’adulte productif travaillant dans l’entreprise et la vieillesse d’autre part, deux âges intermédiaires qu’on pourrait appeler les ados et les seniors, qui, d’une certaine manière, vont permettre de renouveler la vie publique et la vie politique française. Auparavant, il y avait ceux qui étaient tout entiers dans l’assujettissement de l’enfant, ceux qui étaient tout entiers investis dans la production, et ceux qui étaient prêts – ou plus ou moins prêts – à rentrer dans les maisons de retraite.

Il y a maintenant des gens qui ne sont plus dans l’enfance, qui ne sont pas encore assujettis aux obligations de l’entreprise, comme il y a des gens qui ne sont plus dans l’entreprise mais qui sont encore en pleine possession de leurs capacités pour participer à la vie sociale de la cité. C’est une chance extraordinaire de renouvellement de la démocratie. Je fais d’ailleurs partie de ceux qui pensent qu’il faut, dans cette perspective, mettre en relation ces deux tranches d’âges.

Pour ce premier point, soulignons le fait que l’apparition de la jeunesse est une chance. Qu’il y ait des gens qui entrent moins vite qu’avant dans la production, cela n’est pas une sorte de maladie de nos sociétés, comme on veut bien le laisser croire. Cela peut être une chance dès lors qu’il y a, bien sûr, à la clé un emploi, ainsi que la possibilité pour ces jeunes de ne pas se sentir, là où ils sont, ni en trop, ni de trop.

Une deuxième notion mérite d’être précisée : l’autorité. Je voudrais vous dire qu’à mes yeux et qu’aux yeux de la plupart des chercheurs et des philosophes, il n’y a pas de crise de l’autorité des jeunes aujourd’hui. On pourrait même dire que c’est l’inverse qui se produit, qu’il y a un excès d’assujettissement à des autorités qui n’ont pas beaucoup de légitimité : autorités médiatiques, autorités commerciales, autorités des bandes, des clans, des fondamentalismes de toute sorte. Les jeunes ne sont pas en crise d’autorité, ils sont en demande d’autorité. La vraie question est de savoir pourquoi ils n’obéissent pas aux autorités légitimes et pourquoi ils obéissent aux petits caïds qui leur promettent effectivement quelque chose que nous ne leur promettons pas, à savoir sortir de la solitude, leur proposer une espérance. La crise de l’autorité est toujours une crise de l’espérance. Quand les jeunes n’obéissent plus aux adultes, c’est que les adultes ne savent pas quoi promettre aux jeunes et c’est cette promesse-là qu’il nous faut inventer.

Le troisième mot d’introduction est la notion de citoyenneté. Je m’inscris dans la tradition de l’éducation populaire, qui a émergé après la guerre de 1914-1918, qui s’est développée de manière extraordinaire sous l’autorité d’un homme comme Jean Zay, qu’on a déjà évoqué ce matin, qui est passé au crible de la résistance, qui a développé dans les années 1945-1970 une multitude d’initiatives extrêmement importantes, et qui constitue une alternative forte à toute une série de dérives de nos sociétés contemporaines. L’éducation populaire dit que ce qui fonde la vie en commun, c’est le « faire ensemble ». Ce n’est pas le croire ensemble, ce n’est pas l’obéir ensemble, c’est le faire ensemble. C’est à travers cette expérience qu’on se construit un avenir, qu’on se donne des normes, et qu’on se forme à l’exercice de la démocratie. Le faire ensemble permet de se rencontrer. Il permet aussi d’expérimenter que la vraie autorité dans le champ social, c’est la compétence. Le faire ensemble permet de sortir de la juxtaposition, de l’individualisme, et à vrai dire permet de sortir de la désespérance.

Fonder la société sur le faire ensemble, c’est la seule alternative possible à l’oscillation infernale dans laquelle nous sommes enfermés, entre le communautarisme et l’autoritarisme qui sont en réalité les deux faces de la même médaille. D’un côté l’autoritarisme qui fait tenir en place les communautés, d’un autre côté les communautés qui tiennent sous leur emprise les individus. Face à cette oscillation du pouvoir actuel, qui joue à la fois sur l’autoritarisme et le communautarisme, il existe une véritable alternative, la Gauche l’a portée tout au long de son histoire, elle a dit aux hommes qu’ils pouvaient fonder du collectif en se retroussant ensemble les manches, indépendamment de leurs différences légitimes, de leur croyances légitimes, dans ce qu’elle a appelé la laïcité. Il y a là – je crois – quelque chose qui est à refonder, à réinitier, à réaffirmer sans cesse pour que notre politique éducative ait du sens.

Une fois ceci posé, je vais faire trois séries de remarques rapides. En premier lieu, je reviendrai – parce qu’il faut bien contextualiser les choses, et qu’il faut bien le dire quand même – sur les renoncements majeurs auxquels nous avons assisté depuis quelques années en matière éducative. En second point, j’évoquerai quelques ambitions fondamentales qui doivent nous aider avant de faire une troisième série de remarques sur les stratégies qu’on peut utiliser, et particulièrement dans le cadre des politiques régionales.

Tout d’abord, nous assistons aujourd’hui à une politique de renoncement comme rarement nous en avons vu en matière éducative, sociale, et d’une manière plus générale, politique. Renoncement à une école authentiquement démocratique dans l’accès au savoir, à la capacité à penser par soi-même, à s’associer pour créer du collectif. Le renoncement dans l’accès à penser par soi-même s’est traduit par la suppression des Travaux Personnels Encadrés, des Projets Pluridisclinaires à Caractère Professionnel, la mise en difficulté des Itinéraires De Découverte, bref, de tout ce qui, dans le système scolaire, permettait à l’enfant, dans la grande tradition de Jules Ferry du libre examinisme, de se faire par lui-même sa propre idée, de sortir de l’emprise de toutes les cléricatures. Tout cela, nous avions réussi à le mettre en place, tout cela a été et sera encore dépecé à la rentrée prochaine sous forme d’une sorte de redéploiement de moyens au profit soi-disant des zones d’éducation prioritaires, alors qu’on ne sait pas encore comment exactement ces moyens seront utilisés.
Une régression majeure se trouve dans la décision prise par le Premier Ministre de porter l’âge de l’apprentissage à quinze ou quatorze ans. Ce n’est pas seulement la mesure elle-même qui constitue une telle régression mais aussi le rapport entre cette mesure, et le moment où elle a été annoncée, en réponse aux émeutes et à la crise des banlieues. Comme si, face à la violence, la démocratie répondait : moins d’éducation ! Alors que la tradition démocratique, c’est de dire, face à la violence : c’est plus d’éducation qu’il nous faut. On en vient aux mains quand on n’a pas de mots, quand on n’est pas capable de penser, de manipuler du symbolique, quand précisément on n’a pas été mis en situation d’exercer son intelligence. Face à cette situation sociale, répondre par une réduction de la scolarité obligatoire – qui constitue une première mondiale, qui ne s’est vu dans aucun autre pays, ni développé, ni en voie de développement – aurait dû représenter un choc psychologique qui aurait dû mettre au moins un million de personnes dans la rue. Je vous rappelle à cet égard que le nombre de jeunes qui, si cette mesure est appliquée, vont basculer de l’Education nationale dans le secteur privé est bien supérieur à ce qui aurait été le cas si l’on avait appliqué la réforme de la loi Falloux proposée par François Bayrou. Nous nous sommes heureusement opposés à cette réforme de la loi Falloux, mais nous avons laissé passer l’apprentissage à quatorze ans, nous avons vendu une partie de l’Education nationale par appartement aux entreprises, qui d’ailleurs n’en veulent pas, qui ne feront pas l’éducation de ces jeunes, et en feront une main-d’oeuvre de bas niveau de qualification. Il y a là à mes yeux un renoncement grave, un renoncement qui est un virage en terme de civilisation, sur lequel il faudra un jour et de façon nette revenir.

Dans la foulée, on pourrait s’amuser à pointer la multitude des renoncements auxquels nous assistons, qui vont de la systématisation de la vidéosurveillance comme unique moyen de résoudre le problème de la délinquance, à l’organisation systématique par laquelle on mettra les meilleurs élèves des collèges de ZEP dans les lycées de centre-ville, un peu comme on va piller les élites du Tiers-Monde en leur demandant de venir travailler en France, pendant que les autres n’ont pas droit de cité chez nous. De la même manière, on pourrait pointer un certain nombre de régressions pédagogiques. Les relents populistes du Ministre actuel de l’Education nationale sur la lecture, associés d’ailleurs à une idéologie scientiste totalement invraisemblable, laissent penser que non seulement il n’a strictement rien compris à ce que c’était que lire, mais encore qu’il est victime d’une illusion extrêmement grave qui consiste à isoler le mécanique dans le vivant.
Il y a un renoncement également dans l’idée du socle commun, qui, dans l’état actuel des choses, est un tour de passe-passe qui fait passer une régression pour une progression. En effet, dès lors que le socle commun ne se confond pas avec les objectifs de la scolarité obligatoire, on renonce de fait à faire de ces derniers l’idéal commun de tous les élèves. Certains d’entre eux devront se contenter du socle, et ne pourront pas, en fait, se prévaloir du droit à l’éducation. C’est donc une manière de renoncer en donnant l’illusion d’avancer.

Je pourrais multiplier les exemples de renoncements. Ils renvoient tous à la manière de penser l’éducation comme le darwinisme : « Enseignons, enseignons, et les plus doués survivront ». C’est un retour en arrière extrêmement grave, non seulement depuis ce que la Gauche avait fait, mais également un recul de toute la grande tradition pédagogique française, y compris quand celle-ci a été portée par la Droite, par Fontanet, par Guichard, par un certain nombre de ministres qui aujourd’hui rougiraient des mesures de leurs successeurs.

Face à toutes ces régressions, ces renoncements, il me semble important de réaffirmer quelques ambitions fortes. Comme le souligne le titre d’une de vos tables rondes, il faut passer de l’égalité des chances à l’égalité des droits, un droit à l’éducation qui est simultanément le droit à l’accès de tous aux savoirs fondamentaux. C’est bien évidemment le lire – écrire – compter, quel que soit l’âge. Une enquête récente de l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illetrisme montre que 49% des illettrés sont actuellement au travail. Les fondamentaux ne s’arrêtent pas à l’école primaire. La barrière de l’âge est d’ailleurs à mes yeux dans le système éducatif – quoiqu’elle ait été abolie en principe dans toute une série de domaines – une barrière qui reste encore l’un des plus gros obstacles à son évolution. Il faut faire sauter cette barrière de l’âge, utiliser par exemple les textes qui existent sur la scolarité par récurrence qui autorisent les enfants qui ont quitté l’institution scolaire à reprendre leur scolarité jusqu’à 25 ans. Je suis partisan d’aller jusqu’à 75 ans, même 80 ans ou 90 ans, et je suis même partisan d’avoir dans les lycées, dans des classes de seconde, aux côtés des enfants de 14 ou 15 ans, des gens de 30, 40, ou 50 ans qui reprendraient leurs études là où ils les ont laissées. Après tout, pourquoi pas, quelle est cette idée selon laquelle il faut avoir le même âge pour apprendre les mêmes choses ? Dans les conservatoires municipaux de dessin ou de musique, des enfants de 7 ans apprennent avec des personnes de 70 ans, et c’est riche pour les uns et pour les autres.
Il faut promouvoir un accès de tous à la culture parce que la notion de culture va au-delà des fondamentaux, c’est la capacité de se relier aux autres, d’entendre les invariants de l’humanité, de reconnaître que quand on parle de quelqu’un d’autre, on parle aussi de nous, c’est la capacité d’entendre que les grandes oeuvres du monde parlent à tous les hommes, c’est ce qui relie l’intime à l’universel, c’est ce qui relie les angoisses de chacun à l’expression culturelle la plus exigeante. A cet égard, la culture, c’est ce qui fait sortir de la solitude, de l’égoïsme, du communautarisme, de toutes les formes de repli sur soi. Le droit de l’accès à la culture est absolument fondamental.

A travers le droit de l’accès à la formation professionnelle, comme cela a été dit à maintes reprises, c’est l’accès à une formation professionnelle qualifiante permettant de s’intégrer correctement et dignement à travers un métier.
La formation à la citoyenneté constitue aussi un droit auquel il faudrait effectivement avoir accès. La citoyenneté ne se forme pas simplement par des cours, fussent-ils bien faits, d’instruction civique. La citoyenneté se forme par la confrontation avec les instances et les structures de décision. L’un des problèmes majeurs de notre démocratie, c’est sa difficulté extrême à rendre lisibles les processus de décision, et l’extraordinaire tentation des experts de toutes sortes de faire apparaître des décisions qui sont des décisions politiques comme en fait des choix inéluctables qui découleraient de la nature même des choses. Là où il y a toujours plusieurs scénarios possibles, la technocratie nous dit toujours qu’il n’y en a qu’un. Là où il y a toujours plusieurs choix possibles, un certain nombre de responsables politiques nous affirme toujours qu’il n’y a pas de débat, que c’est comme ça, qu’on ne discute pas.
Il y a je crois un devoir de formation à la discussion démocratique, et c’est la raison pour laquelle j’encourage partout où je le peux toutes les structures où les élus rendent lisibles aux jeunes les raisons de leurs choix politiques à tous les niveaux. J’étais récemment à un conseil municipal des jeunes où les élus expliquaient les scénarios possibles aux décisions qu’ils prennent et expliquaient aux jeunes qu’au moment où ils auraient 20 ou 30 ans, telle décision aurait tel impact. Evidemment, c’est en partie faux car aucun scénario n’est écrit à l’avance, mais il est très important d’associer les jeunes très tôt à la conscience qu’il n’y a aucune fatalité, que tout peut être discuté dans une démocratie, que tout choix politique est un enjeu de société, que pour faire face à des enjeux de société, on a besoin d’être informé, de connaître les différents possibles. Je crois qu’à cet égard il y a un devoir d’information à l’égard de la jeunesse, que les lycéens en particulier seraient extrêmement sensibles si les politiques régionales se donnaient des outils de lisibilité à leur égard sur tous les choix, qui auraient les moyens de promouvoir une véritable éducation citoyenne à partir d’une lecture intelligente des différentes politiques locales.

Je voudrais insister sur la nécessité de prolonger l’égalité des droits par l’égalité des moyens nécessaires à exercer ces droits. Nous sommes aujourd’hui dans une situation difficile, je l’ai moi-même vécue par mon histoire et celle de mes camarades. J’avais auprès de moi des fils d’ouvriers, des fils de mineurs, j’ai pu faire des études secondaires, j’ai été poussé par cela, l’Ecole m’a aidé. A côté de moi, il y avait des fils de mineurs qui ne faisaient pas d’études secondaires mais d’une certaine manière, ils disposaient facilement d’un système qui leur permettait de trouver une façon d’exprimer leur révolte. Globalement ils étaient à la CGT, le Parti communiste tenait la ville, on était dans une situation dans laquelle on pouvait dire : si les enfants d’ouvriers ne sont pas à l’école, c’est la faute au grand capital. C’était largement vrai. La difficulté aujourd’hui, c’est que les enfants d’ouvriers sont à l’école mais qu’ils y échouent. Et comme ils y sont rentrés, c’est leur faute à eux s’ils y échouent. Ce qui veut dire qu’un des effet pervers de la démocratisation de l’accès à l’école, c’est de transformer les victimes en coupables ! « Puisqu’on vous a donné d’aller à l’école, vous êtes coupables, et vos familles aussi sont coupables. Elles sont un peu démissionnaires, vos familles, peut-être ? »

Nous sommes là devant une situation que je trouve extrêmement grave, nous sommes passés à un moment dans notre pays où nous ne luttons plus contre le chômage mais contre les chômeurs, où nous ne luttons plus contre l’obésité mais contre les obèses, où nous ne luttons plus contre l’échec scolaire mais contre les élèves en échec. Cette situation est un déni de justice car elle ne prend pas en compte un phénomène fondamental, c’est que le droit ne suffit pas ! Il ne suffit pas de décréter le droit à l’éducation, de donner le droit de rentrer au lycée, il faut aussi donner les moyens de réussir au lycée, c’est-à-dire d’exercer ces droits. Là, nous passerions à une démocratie des moyens qui est un niveau au-dessus et qui me semble s’imposer aujourd’hui. Et j’ai entendu à travers les discussions que vous avez eues, toute une série de propositions qui me semblent aller dans ce sens.
Dans un troisième temps, j’insisterai sur des stratégies en direction de cette jeunesse. Trois mots peuvent être des axes forts des actions des collectivités locales : réunir, mobiliser, accompagner.

Réunir, parce que notre société est menacée par ce que les sociologues appellent l’entre-soi. C’est-à-dire des formes sociologiques plus ou moins acceptables, des communautarismes professionnels, religieux, idéologiques. Il faudrait qu’au fond nous redevenions une série d’atomes qui tombent parallèlement, comme chez les épicuriens avant la création du monde. Nous ne nous rencontrons jamais. Les jeunes avec les jeunes, les vieux avec les vieux, les dentistes avec les dentistes, les informaticiens avec les informaticiens, et ainsi de suite. Les jeunes de banlieue avec les jeunes de banlieue, les jeunes de centre-ville avec les jeunes de centre-ville, les chômeurs avec les chômeurs. Si j’ai évoqué les épicuriens, c’est parce qu’Epicure a expliqué que la création du monde tient précisément à un petit événement, c’est le moment où un atome a dévié de sa trajectoire. Et, comme vous le savez tous, les atomes étaient crochus, cet atome crochu qui a dévié de sa trajectoire s’est accroché à un autre atome et le monde est né ainsi.

Si je prends cette métaphore volontiers, c’est pour dire à quel point la notion de société est liée à la notion de mixité sous toutes ses formes. La société c’est la possibilité de s’allier, indépendamment de ses groupes d’appartenances, de ses sensibilités, de ses convictions, de ses croyances, de ses goûts. A cet égard, la notion de mixité sociale ne devrait même pas être avancée ! Une société qui ne pratique pas la mixité sociale n’est pas une société. C’est un retour à la communauté. La mixité sociale est fondamentale, et elle ne peut pas se décréter. Car nous savons que tous les décrets sur la mixité sociale qui viennent de Paris tombent à plat !

La mixité sociale ne se fera pas sans l’impulsion des collectivités territoriales. Ce sont elles qui à travers la multitude de politiques – transport, logement, environnement, bien évidemment les politiques éducatives – vont pouvoir donner chair à cette réalité de mixité sociale, ou vont pouvoir laisser notre société se cliver de plus en plus, s’organiser en bandes, en clans, en gangs, en groupes de toute sorte qui ne se parleront plus les uns aux autres selon un modèle qui, malheureusement, est déjà très largement implanté dans certains pays d’Amérique du Nord. Développer la mixité sociale partout et par tous les moyens, c’est réunir sans pour autant demander aux gens de renoncer à leur identité. Je pense à cet égard que les collectivités territoriales que vous êtes sont des lieux où des décisions significatives peuvent être prises. On va faire cela sous forme de boutade : une collectivité peut fort bien décider de subordonner les subventions qu’elles donnent aux associations à l’amplitude d’âge de leurs membres ! Justement pour permettre qu’il y ait à la fois des jeunes et des vieux. Elles peuvent très bien demander que dans les conseils d’administration, on arrive à des âges qui ne soient pas nécessairement 75 ans. On peut faire une politique délibérement volontariste sur un point qui m’apparaît fondamental, c’est l’intergénérationnel. Cela a été dit dans de nombreux ateliers, l’intergénérationnel est évidemment un enjeu fondamental, et au-delà, d’autres formes de mixité sont absolument fondamentales. Faire se rencontrer des jeunes avec des professionnels, des adultes au chômage, des gens qui viennent d’une autre culture. Je pense pour ma part qu’une collectivité de gauche se caractérise d’abord par ce qu’elle privilégie dans toutes les initiatives qu’elles aident, celles qui produisent de la mixité sociale sous toutes ses formes, c’est-à-dire toutes celles qui produisent de la société et non de la communauté.

Je suis partisan de réunir partout où c’est possible dans des cités scolaires les voies technologiques, générales et professionneles, de les réunir évidemment avec des passerelles, avec l’enseignement agricole et les CFA, de multiplier les lieux où les gens peuvent se rencontrer, apprendre à faire société ensemble et à construire ensemble des solidarités. Il faudra bien un jour que les Régions posent au niveau national la question du statut et de l’ambition de la Nation pour les lycées professionnels. Nous ne pouvons pas continuer d’affirmer, ministre après ministre, l’égale dignité des voies de formation, et à laisser dériver les lycées professionnels comme nous le faisons aujourd’hui. Il faudra bien que vous qui êtes au pilotage sur la question des lycées sur un certain nombre de dossiers, que vous demandiez au pouvoir central si oui ou non le lycée professionnel est un lycée de plein droit, reconnu comme les autres lycées, si le baccalauréat professionnel est un vrai baccalauréat, pourquoi il n’y aurait pas d’ouverture culturelle pour ces jeunes alors qu’ils en auraient plus besoin que d’autres, et ainsi de suite. Vous avez un pouvoir d’interrogation très fort vis-à-vis du pouvoir central. Laisser dériver les différents lycées, me paraît une grave responsabilité politique sur laquelle vous pouvez agir.
Il faut à la fois réunir les jeunes par tous les moyens, entre eux, quelles que soient leurs origines, mais également avec le reste de la population.
Il vous faut également mobiliser – je l’ai entendu à plusieurs reprises dans les ateliers, je l’ai lu dans les comptes-rendus d’hier – en soutenant bien évidemment toutes les initiatives citoyennes. Et je crois que beaucoup de Régions le font. Mais, au risque de vous titiller un peu, je voudrais vous dire mon inquiétude sur cette question, parce qu’il y a une manière de soutenir les initiatives citoyennes, qui est une manière d’entériner les inégalités, c’est-à-dire de subventionner ceux qui ont les capacités, la culture et l’encadrement suffisant, pour prendre et mener celles-ci à bien. A cet égard, les appels à projets sont bien évidemment quelque chose de tout à fait formidable ; je sais tout ce qui se fait ici ou là, dans une multitude de Régions, mais il me semble que pour être efficace, ceux-ci doivent se doubler d’une sensibilité particulière aux jeunes les plus en difficulté, les plus exclus et qui précisément ne savent pas monter des projets. Il y a là quelque chose à quoi, je crois, nous devons être très sensibles, parce que sinon, nous savons bien que les appels à projets et les initiatives citoyennes sont colonisés par les fils de cadres et d’enseignants et que ceux-ci font d’excellents dossiers, d’autant plus que leurs parents, en général, les aident efficacement pour cela, tandis que les autres continuent à rouiller au pied des tours.

Je crois qu’il y a là un véritable enjeu important. Je m’excuse de dire cela : il faudra sans doute faire des choix douloureux ; il faudra peut-être être capable de dire que de bons projets sur le papier ne sont pas prioritaires, parce qu’ils sont portés par des publics qui sont mille fois aidés par ailleurs, qui ont déjà des aides par le biais de toute une série d’associations, d’engagements ici ou là, qui sont déjà aidés parce qu’ils sont dans des lycées qui sont subventionnés pour des associations et ainsi de suite. Evidemment, corollairement, il faudra identifier ceux qui ne sont pas aidés et ceux qui ont besoin d’être aidés à la fois financièrement, parce que c’est important, mais aussi, par un accompagnement d’adultes capables de leur permettre de formuler leurs projets et de les mener à terme dans la durée. Cette dernière caractéristique est évidemment essentielle.
Mobiliser les jeunes, c’est également possible – et vous l’avez montré – à travers des initiatives éducatives. Je suis un très farouche partisan de l’enseignement en alternance, sous statut scolaire évidemment. L’enseignement en alternance est une manière de mobiliser les jeunes et en particulier tous ceux qui ne voient pas le sens des savoirs, qui ne savent pas à quoi cela sert d’apprendre et qui n’ont pas compris qu’ils pouvaient précisément trouver du plaisir à apprendre. Je pense que vous avez aussi des initiatives importantes – chaque Région les a montrées -dans le domaine de l’appui, de l’aide à des établissements alternatifs, comme cela a été évoqué tout à l’heure. J’ai bien entendu l’objection de Jean-Louis Auduc, qui est très importante : il ne suffit pas de réparer, mais il faut bien évidemment démocratiser le système, pour n’avoir plus à réparer, mais il faut aussi capitaliser – vous pouvez le faire – les acquis pédagogiques de ces établissements-là. Je crois que des expériences qui ont été évoquées ont montré que certaines pédagogies fonctionnent mieux que d’autres, avec des élèves en situation difficile. Je crois qu’il est très important que vous capitalisiez, que vous fassiez connaître ces acquis pédagogiques et que l’Education nationale entende ce que vous avez capitalisé dans ce domaine.
Il vous faut enfin accompagner ces jeunes – je vais redire très vite des choses déjà évoquées – dans une double exigence, celle de la qualification et celle de la personnalisation. Cela passe par la nécessité de modulariser autant que faire se peut, trouver des formules souples permettant d’acquérir une formation et une qualification. Dans cette visée, il convient de promouvoir la validation des acquis de l’expérience, sous toutes ses formes, ce qui est sans doute un des leviers majeurs, la rendre gratuite, ce qui n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui. Il y a d’ailleurs là un combat à mener. Plus généralement, nos responsables politiques devraient concentrer les efforts collectifs sur l’accompagnement des jeunes les plus défavorisés, notamment les lycéens des voies professionnelles et technologiques. Ces jeunes ont le sentiment d’être assignés à résidence à tout point de vue. Il faut d’une part les faire accéder à un sentiment d’excellence par l’action quotidienne d’adultes qui les accompagnent dans les classes, à l’atelier, dans l’entreprise… Il faut aussi les accompagner dans leurs poursuites d’études dans l’enseignement supérieur – plusieurs régions s’y sont déjà engagées – mais cela doit se traduire par des efforts réellement discriminants. Ainsi, on ne peut que déplorer que les places en IUT, qui débouchent plus largement sur une insertion professionnelle, soient de fait réservées aux bacheliers issus des filières générales.

Je voudrais brièvement conclure en disant que, de toute évidence, la Région n’est pas la seule collectivité territoriale impliquée dans ces questions de l’école et de la jeunesse mais conformément à ce qui a été dit ce matin dans la plénière ici-même, j’ai tendance à penserquela Région est un territoire pertinent de mise en cohérence, parce qu’il est assez vaste pour qu’il yaitune mutualisationpossible et qu’il n’est pas trop vaste, pour qu’on ne se perde pas dans les dédales des organisations d’Etat. Pour ma part, je suis même partisan d’une forme de régionalisation d’un certain nombre de services publics, ce qui ne veut pas dire une : « dénationalisation » de ceux-ci mais simplement, de rendre cohérentes les structures administratives, avec les découpages représentés par les Régions par exemple, ce qui n’est pas toujours le cas.

Bien évidemment, les Régions doivent travailler avec les communes, avec les regroupements de communes et avec l’Etat. A cet égard, je voudrais d’ailleurs terminer en disant à ceux qui pourraient imaginer que la Région va dépecer l’Etat, que c’est exactement l’inverse. La Région va contribuer au renforcement de l’Etat, parce qu’un Etat démocratique, c’est un Etat qui a un cahier des charges national fort, c’est-à-dire un cadrage politique clair mais qui donne aussi plus de responsabilités aux acteurs.

Aujourd’hui, nous sommes dans un système qui marche sur la tête. Nous sommes jacobins sur les moyens et girondins sur les fins. C’est-à-dire que l’Etat a une attitude autocratique et technocratique pour tout ce qui concerne la distribution des moyens, en revanche, vous pouvez à peu près politiquement faire ce que vous voulez et l’Etat ne vous dit rien. Je vais prendre un exemple dans un domaine qui ne touche pas les lycées : on doit obligatoirement donner quatre heures de mathématiques à un élève de 6 ème , c’est l’Etat qui décide cela. En revanche, on peut faire des classes homogènes ou hétérogènes, regrouper tous les bons élèves et mettre de côté tous les Arabes, c’est votre responsabilité. Eh bien, je pense qu’il faut complètement renverser les perspectives. Par exemple, nous n’avons peut-être pas besoin de dire aux professeurs qu’il faut donner quatre heures de mathématiques à tous les élèves de 6 ème , parce que certains n’ont peut-être besoin que de deux heures, quand d’autres en ont besoin de six. Mais sur la question de savoir si on regroupe ensemble tous les fils de « Bobos » et tous les fils de Maghrébins, là l’Etat a son mot à dire, parce que c’est un projet de société.
Nous sommes aujourd’hui dans une démocratie tatillonne en matière de bureaucratie et libérale en matière de politique. C’est-à-dire qu’au fond, au lieu de fixer des objectifs politiques clairs à la nation, elle dit à peu près : « Faites ce que vous voulez et nous contrôlons de façon purement technocratique. » Une vraie démocratie c’est l’inverse : c’est un peuple qui s’exprime sur des orientations politiques et qui dit aux collectivités : « Bien sûr, vous êtes subordonnées aux orientations politiques nationales mais, dans cette subordination, vous êtes aussi des acteurs à part entière, responsables et nous vous considérons comme tels. Par exemple, nous n’allons pas vous soumettre à des contrôles tatillons n’importe quand, à n’importe quelle occasion et pour n’importe quoi et nous allons vous laisser la responsabilité d’évaluer votre travail. »

C’est là que se joue – je terminerai là-dessus – un combat important, qui n’a pas beaucoup été évoqué – et qui se joue à travers la LOLF, par exemple -, c’est la question des indicateurs d’évaluation. Allons-nous nous laisser imposer les indicateurs d’évaluation par l’Etat centralisateur ou allons-nous aussi avoir notre mot à dire sur ceux-ci ? A l’époque où un Ministre de l’Education Nationale avait fixé comme objectif : « 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat » , j’avais publié un article dans une revue confidentielle qui disait : « Ce n’est pas un mauvais indicateur mais dans une démocratie, on pourrait également dire : 80 % d’élèves qui ont été délégués de classe au cours de leur scolarité. » Après tout, c’est un indicateur. Dans une démocratie, cela peut se défendre. Alors évidemment, c’était une boutade mais pas tant que cela, parce qu’au bout du compte, ce qui a été évoqué ce matin ici, c’est-à-dire, cette mainmise du quantitatif, de la culture des résultats en matière éducative et scolaire, nous oblige déjà à éroder nos objectifs véritablement éducatifs, pour rentrer strictement à l’intérieur d’un cadre purement technocratique. Je souhaite que les citoyens s’emparent de ce débat-là et qu’en particulier, les Régions reprennent la main sur la question de l’évaluation de leur propre politique. On ne peut pas laisser des fonctionnaires de la rue de Grenelle ou d’ailleurs décider à notre place de ce qui constitue le critère de réussite de notre propre action. C’est à nous, citoyens, qu’il revient de nous impliquer dans cette définition-là. C’est un combat un peu technique, que les gens ne comprennent pas bien sur le terrain, mais je suis sûr qu’un certain nombre de politiques et de gestionnaires présents ici entendent les enjeux qu’il y a derrière ce combat-là.

Dès lors que les collectivités territoriales seront capables de se saisir de ces opportunités, de travailler dans un Etat fort, d’une manière responsable, autour des objectifs que nous venons d’esquisser brièvement, alors je crois qu’elles ne procèderont pas à un démantèlement de l’Etat, mais au contraire, renforceront la nécessité de cet Etat, un Etat plus démocratique et pas moins démocratique qu’avant.

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Categories: Généralités et ARF

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