PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

In L’Express – le 21 novembre 2013 :

Accéder au site source de notre article.


 

Stigmatiser les instits ne résoudra aucun des problèmes de l’école primaire, qui ne se réduisent pas à la querelle des rythmes scolaires. La chronique d’Emmanuel Davidenkoff.

L’arbre des rythmes scolaires ne doit pas cacher la forêt de défis qu’affronte l’école primaire. On ne reviendra pas ici sur le (méchant) sort qui lui est fait depuis dix ans -on en avait rappelé ici même les tenants et les aboutissants, il y a tout juste un an, sous le titre "Et si les instits se révoltaient": publication de best-sellers expliquant que nos enfants ne sauraient "ni lire ni écrire", opprobre jetée sur la profession lors de la querelle des méthodes de lecture, rapport au vitriol du Haut conseil de l’éducation, sortie ministérielle réduisant le rôle des instits de maternelle au fait de "changer des couches", suppressions de postes, raréfaction des remplacements, sinistre de la formation continue, arasement des Rased… * 

Enfant chérie de la République de l’éducation, l’école primaire se trouvait soudain vouée aux gémonies, quelques années après que les enseignants eurent été rebaptisés "professeurs des écoles", avec les favorables conséquences statutaires et salariales afférentes.  

Une part de cette remise en cause n’est pas absurde. Pour assurer la réussite au collège, mieux vaut que les élèves aient préalablement acquis quelques fondamentaux. Mais derrière cette légitime ambition se niche un premier malentendu: les 20% d’élèves dont le niveau en lecture, écriture et mathématiques est insuffisant à l’entrée en sixième ne sont pas également répartis sur le territoire. Ici il faudrait soutenir trois ou quatre élèves par classe, là le chiffre est multiplié par quatre ou cinq, ce qui modifie non seulement le degré mais aussi la nature du problème.  

Or, plutôt que de concentrer massivement l’effort sur ces lieux de pré-relégation scolaire, on a mis en cause l’ensemble du système, faisant mine d’ignorer que la détresse scolaire se concentre aux mêmes endroits que les détresses sociale, urbaine, économique, familiale, culturelle, etc. Demander à l’école seule de résoudre le problème est aberrant sinon criminel, en tout cas voué à l’échec et formidablement culpabilisant. C’est avant tout d’une approche globale que les enfants les plus fragiles ont besoin – ses bénéfices sont d’ailleurs largement documentés par la recherche en éducation. 

Qui accusera-t-on la prochaine fois ?

Une école primaire confiante, forte, sereine, aurait pu porter cet effort collectif, jouer le rôle de pivot, fédérer les énergies. Peut-être le fera-t-elle un jour. Peut-être même la réforme des rythmes – qui tente, dans son principe, d’approcher le temps de l’enfant globalement et pas de le découper en rondelles institutionnelles – finira par cristalliser cet effort collectif. Mais il y a un préalable, qui consiste précisément à rendre confiance, force et sérénité à l’école primaire. C’est pour avoir fait l’impasse sur cette étape, fondamentale, que la réforme est accouchée dans la douleur et qu’une partie des enseignants du premier degré exprime colère et désarroi. 

Enfin, prétendre que l’école primaire est la principale responsable de l’impuissance du système éducatif à compenser les inégalités de naissance comme le sous-entend, évidemment sans le dire explicitement, la "priorité au primaire", permet d’exonérer à bon compte le collège et le lycée de leurs responsabilités.  

Qui accusera-t-on la prochaine fois? Les crèches (on sait que le cerveau se nourrit largement des stimuli reçus préalablement à l’acquisition du langage le jour où l’enfant commence à parler puis à apprendre la lecture et l’écriture)? Pourquoi pas les obstétriciens? Les échographistes? Soyons sérieux. La scolarité est un continuum dont aucune étape ne garantit elle seule la réussite et l’épanouissement des jeunes. Il faut évidemment demander au primaire de tenir son rang. Mais la meilleure façon de le faire consiste à aider les enseignants, pas à les stigmatiser. 



 

 

 

Print Friendly

Répondre