PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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La multiplication des services numériques en ligne dans les établissements scolaires pose de nombreuses questions. C’est en particulier aux enseignants que ces questions se posent et il semble important de « lancer une alerte ». Que faisons-nous de ces moyens numériques, mais aussi que peut faire le ministère de ces données (big data), envers aussi bien les élèves, leurs familles, que les enseignants et les établissements ? Avec deux textes officiels publiés pendant l’été, l’un sur le carnet de correspondance numérique pour la vie scolaire (1) et l’autre sur l’identification unique (France Connect), confirmés par l’avis de la CNIL, le spectre d’un encadrement numérique total des activités du monde scolaire apparaît progressivement.

Deux axes de réflexion peuvent être considérés comme prioritaires : comment les enseignants et les équipes pédagogiques utilisent-ils ces moyens numériques pour suivre les élèves ? Comment la hiérarchie peut-elle utiliser ces moyens numériques pour encadrer les établissements, les enseignants ? Comme d’habitude avec ce genre de produits les argumentaires présentés par les concepteurs sont d’abord dans le registre de l’amélioration du service et de la qualité de travail : on en sait davantage, on connait mieux, donc on peut prendre de meilleures décisions. Mais il y a un revers possible : cela peut aussi permettre de « surveiller et punir ».

Après le panoptique physique, le panoptique numérique ? Reprenons ici l’argumentaire de Michel Foucault dans l’ouvrage éponyme (Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard 1975). Le simple fait de se sentir surveillé imposerait l’obéissance. Le déploiement de multiples logiciels qui permettent l’accompagnement des pratiques individuelles au sein de l’école n’est-il pas en train de « construire » un nouvel ordre scolaire ? (cf. Filloux Jean-Claude. Étude critique : Michel Foucault et l’éducation . In: Revue française de pédagogie. Volume 99, 1992. pp. 115-120.). L’école est déjà un construit (en vue d’une normalisation si l’on fait références à ces fameuses écoles normales), le résultat d’une évolution sociale des deux derniers siècles, et organisée autour du rapport savoir-pouvoir. Sa forme, son organisation, sa structure, son fonctionnement se sont progressivement institués et figés dans l’état actuel dont on sait qu’il est très difficile de changer autre chose que la périphérie. Non, le modèle de l’école n’est pas naturel, immuable, éternel ! Et le numérique est en train de nous fournir un terrain d’observation et d’analyse, mais aussi un cadre d’évolution à propos duquel chacun se doit de réfléchir. Encore faut-il que le cadre numérique ne vienne pas construire une nouvelle forme de normalisation.

Si l’on prend le temps de relire son propre « livret scolaire » ou ses anciens bulletins scolaires (tous sur papier et manuscrits, pour les plus âgés bien sûr) on repère rapidement qu’ils peuvent constituer une base de « profilage » particulièrement efficace. Rendons-les numériques, élargissons la prise d’information à d’autres sources comme les sanctions, les absences, les retards, les heures de connexion à l’ENT, l’activité sur l’ENT etc. Développons cet environnement global numérique et nous aurons alors à nous interroger sur nos usages de ces moyens nouveaux dans nos établissements. Plus largement l’institution, la centrale comme on dit, a aussi, globalement, à se questionner sur l’usage qu’elle peut en faire, non seulement par rapport aux élèves, aux familles, aux enseignants, mais plus globalement à la société.

Etudions brièvement le cas du travail à la maison. Dans la configuration ancienne, c’est un espace séparé de l’école et il appartient à la « vie privée » de l’enfant et de sa famille. Seul est connu alors ce qui y entre, le cahier de texte de l’élève, et ce qui en sort, les travaux réalisés ou la trace manuscrite de ceux-ci. L’instrument régulateur est le bulletin de note et les sanctions éventuelles (retenues – colles, en particulier). Le carnet de correspondance, apparu plus récemment, permet éventuellement d’assurer une régulation secondaire sur les comportements. La numérisation progressive de ces moyens, l’élargissement des fonctionnalités, l’instauration de plateformes pédagogiques, les classes inversées, le webclasseur, le tout relié progressivement par un identifiant unique et l’on peut observer comment l’Ecole étend son action au-delà de ses murs, tout en donnant le change (du moins l’espère-t-elle) en ouvrant à l’envers un droit de regard des familles sur ce qui s’y passe. Les élèves sont-ils cernés ?

Abordons aussi le suivi des apprentissages des élèves. Vouloir comprendre et expliquer ce qui fait qu’un élève réussit ou échoue peut encourager la tentation d’utiliser toutes les sources disponibles. De la salle de classe à la cours de récréation, de la maison à la rue, de nouveaux moyens sont rapidement à notre disposition pour tout savoir, ou presque. Faut-il se transformer en enquêteur ? Quelle éthique d’utilisation de toutes ces informations a-t-on ? Faut-il encadrer ces usages, les réfléchir en équipe, inscrire dans le règlement intérieur les droits et les limites de l’usage de ces données ?

Et les enseignants ? La circulaire sur le cahier de texte numérique (Bulletin officiel n°32 du 9 septembre 2010) nous explique les bonnes intentions et en premier lieu : « il a pour vocation d’apporter une aide au service des activités d’enseignement et d’apprentissage, en même temps qu’une facilité d’accès accrue pour tous les utilisateurs : les enseignants et l’équipe éducative dans son ensemble, les élèves mais aussi leurs parents (ou responsables légaux). ». Voilà pour le côté positif renforcé par cet argument : « Les outils informatiques sont déjà largement utilisés par les professeurs dans leur vie professionnelle. Le cahier de textes numérique s’intègre à cet ensemble dans un souci de cohérence avec les autres applications au service de la pédagogie. ».

Un peu plus loin dans le texte le piège semble se refermer : « Le cahier de textes de classe doit être de maniement facile, refléter le déroulement des enseignements et permettre de suivre avec précision la progression des apprentissages. » C’est pourquoi, bien sûr : « il sera tenu par chaque professeur concerné et sera à la disposition des personnels de direction et d’inspection qui devront les viser, dans le cadre de leur mission. » Rappelé un peu plus loin, l’accès à ce cahier de texte par la hiérarchie n’est pas beaucoup explicité, mais il est bien réel. Même si un doyen d’inspection régional déclare que les IA et IEN, tout comme les chefs d’établissement, n’auront pas le temps ni l’envie de regarder régulièrement ces cahiers de texte pour surveiller les enseignants, on ne peut écarter l’idée que ce support puisse servir à exercer ce contrôle. Certains parleront de la liberté pédagogique de l’enseignant comme garde-fous, mais le texte de la loi d’orientation de 2005 rappelle : « La liberté pédagogique de l’enseignant s’exerce dans le respect des programmes et instructions du ministre chargé de l’Éducation nationale et dans le cadre du projet d’école ou d’établissement avec le conseil et sous le contrôle des membres du corps d’inspection. ». ENT, LMS, CTN, et autres produits numériques en ligne, s’ils sont des facilitateurs d’après leurs initiateurs, ce sont aussi potentiellement des outils de « contrôle ».

De nombreuses situations scolaires, expérimentales ou non, montrent la puissance que l’on a lorsque l’on accède à des données et qu’on les utilise de manière habile. Les professionnels du marketing n’ont pas attendu pour les mettre en œuvre, parfois à notre insu et parfois aussi sans respect des personnes qui sont ainsi « surveillées ». Une récente affaire de ce type, dans la distribution avait montré que des individus « dérapent » à l’insu même de leur hiérarchie, dit-on. Ils suivent les clients, les notent, les apprécient, un peu comme un enseignant pourrait le faire pour les élèves ou un responsable institutionnel pour les établissements scolaires. Au nom de la mesure de la performance (cf. la comparaison entre établissements dans leurs résultats au brevet ou au bac), ce genre de pratique peut se multiplier. Au moment où d’aucuns craignent le pouvoir des petits chefs, peut-être préfèrent-ils ceux des grands ! Désormais les outils sont disponibles.

La panoplie de Big brother est prête, et chacun peut l’essayer. Terminons en utilisant des termes issus du vocabulaire de la guerre. Les stratégies de pilotage des systèmes ont désormais les moyens de contrôle nécessaires à leur accomplissement. La surveillance du territoire est possible ainsi que celle des individus. Les lignes de démarcations habituelles sont devenues poreuses. Est-ce pour autant le conflit ? Y a-t-il affrontement dans les établissements ? Même si certains reporters tendent à faire passer ce message, si certains parents ou enseignants le pensent au vu d’expériences malheureuses, il faut prendre la mesure réelle de ce qui se passe. Malheureusement, les retours d’enquêtes étant souvent peu satisfaisants, le ministère peut être tenté de mettre en place des systèmes de remontées automatiques des données qui lui éviteraient ces enquêtes. Ainsi, dans ce contexte quasiment guerrier, le « renseignement » pourrait aussi avoir sa place.

Si l’enseignement moral et civique se met en place à cette rentrée, il ne faudrait pas qu’il laisse de côté dans son projet, l’éducation à la vigilance contre toutes les dérives morales et civiques qui peuvent tenter ceux qui disposent d’un quelconque pouvoir, aujourd’hui renforcé par le numérique et les réseaux.

Bruno Devauchelle

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