PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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Le colloque « Laïcité, intégration : l’école de la République en question ? », organisé par l’Institut de recherches, d’études et d’animation du Sgen-CFDT, avec la participation de la Fep-CFDT, s’est déroulé mercredi 10 juin 2015.

Au programme..

La matinée a été consacrée à un bref rappel historique (par Alain Bergounioux, cf. ci-dessous) de la laïcité en France et à une comparaison (par Jean-Paul Willaime) de sa mise en œuvre dans d’autres pays de la communauté européenne.

L’après-midi, une table-ronde a permis de débattre sur l’École face au fait religieux avec des interventions sur l’adhésion à la laïcité (par Martine Barthélémy), l’enseignement du fait religieux (par Rita Hermon-Belot) et la notion de « caractère propre » de l’enseignement privé dans la loi Debré (par Bruno Poucet). Une seconde table-ronde, portant sur l’École et les formes actuelles d’intégration, a donné lieu à un croisement d’observations sociologiques, notamment sur « l’après Charlie » (par Maryse Esterle et Françoise Lorcerie).

La question de la laïcité en France, Phénix des temps moderne et contemporain ?

rapport enseignement laïque

Si, en France, le mot émerge en 1871, l’idée de laïcité s’élabore avec les Lumières et commence à s’instituer avec la Révolution française : il s’agit de rendre le politique indépendant de toute autorité ecclésiastique ; d’affirmer l’immanence des lois ; de reconnaître l’égalité de droit de tous les citoyens, quelles que soient leurs confessions… Brossée à grands traits par Alain Bergounioux, l’histoire politique de la laïcité est celle d’une avancée presque constante, mais traversée de querelles successives violentes qui s’inscrivent sur fond de crise. Ainsi, l’interprétation libérale de la laïcité qui triomphe avec la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905 n’a pas clôt le débat entre les différentes conceptions de la laïcité et de nouveaux conflits ont ressurgi autour de cette question, comme c’est le cas actuellement avec la « crispation face aux problèmes de l’intégration ». La laïcité, notion complexe, n’est pas la panacée, mais elle a un rôle clé à jouer au niveau du « vivre ensemble », elle a trait à l’unité française, elle doit être vécue et pratiquée, insiste Alain Bergounioux.

Au regard de la grande diversité, en Europe, des dispositifs régulant les relations entre les religions et les États, la laïcité à la française apparaît spécifique, difficile à faire comprendre à nos voisins qui la trouvent souvent intolérante, confie Jean-Paul Willaime. Dans l’enseignement en France, l’approche est centrée sur la connaissance et détachée de l’expérience des élèves, au contraire de l’Angleterre où il existe quantité d’outils pédagogiques pour expliquer les rites des différentes religions et ce que c’est qu’être chrétien, sikh, musulman… Le mot même de « laïcité », difficilement traduisible en dehors des langues latines, concerne davantage les pays à forte tradition catholique. Le principe de séparation des Églises et de l’État, dans certains pays d’Europe, se trouve associé à un principe de partenariat consistant à dialoguer avec les croyances religieuses porteuses de valeurs de paix, de démocratie. Dans tous les cas de figure, ce n’est pas la rhétorique qui compte mais la pratique concrète, dit Jean-Paul Willaime. La laïcité est confrontée à des évolutions sociétales, et le sentiment de certains croyants de ne pas être traités équitablement met en péril le « vivre ensemble ».

photo d'Isabelle Lacaton

Photo : © Isabelle Lacaton

Appréhensions et usages de la laïcité

 Martine Barthélémy a résumé les résultats d’une enquête (menée au CEVIPOF de 2003 à 2015) sur le niveau d’appréhension de la laïcité dans les opinions et les attitudes des Français. Globalement, le niveau d’adhésion à la laïcité est plutôt stable, mais il est en augmentation chez les plus âgés et les plus diplômés. Les jeunes, bien que plus instruits, sont moins laïques. L’attachement à la laïcité corrélé au détachement par rapport à la religion progresse régulièrement, mais il est surtout élevé chez les Français de gauche.

Concernant l’enseignement du fait religieux, malgré sa place importante dans les nouveaux programmes, Rita Hermon-Belot  déplore l’absence d’un enseignement spécifique de la pluralité religieuse. Il est instructif d’étudier les rapports entre religions, les rivalités et controverses entre versions de la vérité issues de systèmes de croyance différents. En France, la laïcité, qui a permis la neutralisation de conflits religieux, fournit de bons exemples de résolution de crises pour les enseignants confrontés à ce genre de débats. Pour Rita Hermon-Belot, il n’existe pas une seule forme de solution démocratique à la diversité et à l’adversité des croyances religieuses, mais chacune requiert de la conviction pour la faire vivre.

En 1959, la loi Debré instaure un système contractuel entre l’État et les écoles privées volontaires : (…) l’enseignement placé sous le régime du contrat est soumis au contrôle de l’État. L’établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience (article 1, abrogé en 2000). Bruno Poucet s’arrête à la notion de « caractère propre » : une catégorie que ne définit pas la loi, une qualité d’ordre spirituel, bref une expression fourre-tout, diversement comprise selon le temps et l’espace. Cette notion aura permis de passer d’un système confessionnel à un système contractuel. Si dans les années 70 et 80, elle sert à contrôler le personnel des écoles privées, dans la décennie suivante, elle est un marqueur identitaire. L’interprétation de ce que signifie ce « caractère propre » des établissements privés a progressivement changé de sens, déposant des strates lisibles de l’histoire des relations, en France, entre école et religions.

La laïcité en question après les attentats meurtriers de janvier 2015 à Paris. Regards sur l’intégration à l’École.

ligue enseig vue complète

Après l’attentat à Charlie Hebdo (12 morts), le gouvernement décrète une journée de deuil national pour le lendemain, 8 janvier. Ce sera sans compter la fusillade, ce jour-là, à Montrouge (1 mort, 1 blessé) et la prise d’otages, le 9, dans un Hyper Cacher, porte de Vincennes (4 morts).

Maryse Esterle reprend son analyse publiée dans le dossier que Profession éducation a consacré à ces drames. Elle condamne la précipitation des responsables politiques. Encore sous le choc, les personnels scolaires doivent faire respecter une minute de silence aux élèves, de la maternelle au lycée ! Sans avoir le temps de se concerter. À des élèves qui peuvent n’avoir aucune idée de ce qu’est Charlie Hebdo. Le ministère s’alarme de la remontée d’incidents concernant une fraction d’élèves qui ont refusé d’observer la minute de silence, ou qui, les jours suivants, ont manifesté, des sentiments inconvenants. La ministre déclare le 13 janvier que l’École de la République et les fonctionnaires ne tolèrent pas l’intolérable. S’ensuit, pour les récalcitrants, exclusions temporaires et conseils de discipline. Maryse Esterle note que les témoignages d’enseignants sur les propos racistes, à l’encontre des musulmans, tenus par d’autres élèves n’ont pas ému la ministre. Seraient-ce des idioties d’ados ? Pourquoi l’attitude des premiers est-elle tenue pour honteuse ? Il est paradoxal de demander à l’École de faire régner l’unanimité quand la société est le champ d’une pluralité d’opinions, dit Maryse Esterle. Quel statut accorder à la parole d’un adolescent : ne peut-on pas lui reconnaître un droit inaliénable à faire et à dire des bêtises ? Faisant référence à une étude de Jean-Paul Payet sur les représentations que se font les enseignants de leurs élèves, Maryse Esterle remarque une évolution dans les vingt dernières années : les élèves, de maghrébins, sont devenus musulmans. L’assignation n’est même plus ethnique, elle est religieuse ! Peut-on encore être arabe et laïque ?, ironise-t-elle. Une minute de silence qui vaut ne doit pas être imposée. Les établissements scolaires souffrent d’un déficit démocratique parce qu’il y règne encore un modèle descendant. Maryse Esterle rappelle le travail de Benjamin Moignard sur la manière dont les établissements scolaires gèrent l’indiscipline : chaque jour, dans le 93, des centaines d’élèves sont dehors, exclus temporairement… Il y a urgence à faire vivre des instances, qui existent, comme par exemple, le conseil de vie collégienne.

REFONDATION, le maître mot de la présidence Hollande, appliqué au domaine éducatif, nous est bien connu. Le rapport sur la refondation des politiques d’intégration, remis par Thierry Tuot en février 2013, constate que cette affaire a été très mal engagée en France. Françoise Lorcerie y reprend la revendication d’une « société inclusive » : l’intégration n’est pas une question culturelle mais une question de participation active des individus à la société. Ce qui implique une morale non discriminatoire. Depuis la résurgence des affaires de voile au début des années 2000, des rapports et avis successifs, des lois et circulaires, orientent la loi de séparation de 1905 vers une laïcité à la française, voulant séculariser l’espace et la vie publics. Dans les établissements scolaires, l’injonction de neutralité faite aux fonctionnaires s’étend aux usagers des services publics, notamment aux mères accompagnatrices de sorties scolaires, interdites du port du voile dans ce cadre-là, car « collaborateurs occasionnels du service public » (cf. circulaire Châtel du 27 mars 2012, in §10 : Garantir la laïcité). Françoise Lorcerie relève que, dans le contexte difficile de crispation autour des signes religieux, Najat Valaud-Belkacem adopte une position libérale conforme à l’esprit de la loi de 1905. Des choses se font sans loi, et d’autres très ciblées (les affaires « surmédiatisées » de voile) sont réglées par une loi, déplore Françoise Lorcerie, qui préconise de ne pas ignorer les conflits qui existent : les élèves peuvent avoir des émotions et des engagements, comment faire avec ? C’est à ce niveau qu’il faut travailler. Et de clore ce colloque, en reprenant l’intitulé du manifeste, rédigé en 2012, de la Ligue de l’enseignement : LA LAÏCITE, pour « faire société ».

Alain Bergounioux
Historien, inspecteur général de l’Éducation nationale, membre de l’Observatoire de la laïcité, Alain Bergounioux a été chargé, par Vincent Peillon en 2012, d’une mission sur l’enseignement de la morale laïque à l’École (rapport remis en avril 2013, Morale laïque. Pour un enseignement laïque de la morale).

Jean-Paul Willaime
Sociologue des religions, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (section des sciences religieuses).

Martine Barthélémy
Directrice de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po.
Un article en lien étroit avec l’intervention à l’Iréa et comportant un excellent historique de la laïcité en France : (en collaboration avec Guy Michelat) Dimensions de la laïcité dans la France d’aujourd’hui).

Rita Hermon-Belot
Historienne, spécialiste de la pluralité religieuse en France, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Bruno Poucet
Professeur de l’histoire de l’éducation à l’université de Picardie.

Maryse Esterle
Sociologue, spécialiste des déviances en milieu scolaire et du phénomène de décrochage scolaire, Maryse Esterle est maîtresse de conférences honoraire de l’université d’Artois.

Françoise Lorcerie
Sociologue, directrice de recherches émérite au CNRS (Institut de recherches sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence).

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