PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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La place réservée à la religion dans la société française est devenue un tabou tant le sujet divise les laïcards, fidèles à une vision «historique», et les tenants d’une adaptation de la loi de 1905 au nom de la protection des minorités.

Laïcité. Le mot est devenu incontournable après les événements de janvier. Il est de tous les discours, et certains aimeraient l’inscrire aux frontons des écoles. Un extraordinaire mot fourre-tout qui réussit cette prouesse de faire à la fois unanimité et polémique. Notamment à gauche. Tout le monde s’en revendique. Mais chacun défend «sa» laïcité, selon un axe classique qui va d’une laïcité stricte, qui souhaite repousser les signes extérieurs de la religion dans la seule sphère privée, à une laïcité plus ouverte qui, au nom du respect de la différence, affirme la nécessité de faire une place aux religions, et notamment à l’islam, dans notre espace public. La fracture est si profonde et ancienne que cette question est devenue le grand non-dit de la gauche. Le gouvernement le sait. La poser, c’est déclencher à coup sûr une tempête dans sa majorité. Les attentats contre Charlie et l’Hyper Cacher n’ont rien apaisé. Au contraire. «Les positions se sont tendues», reconnaît, fataliste, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité.

Et pourtant, tout le monde reconnaît l’urgence pour la gauche d’ouvrir enfin ce débat et de trouver un début de position commune. «La campagne de 2017 se fera sur le terrain des valeurs, et notamment celle de la laïcité, estime Philippe Doucet, député socialiste qui travaille à l’élaboration d’une charte de la laïcité. Sarkozy a d’ailleurs commencé. Or, à gauche, on ne sait pas comment s’y prendre.» La semaine dernière, le gouvernement a pour la première fois tenté un dialogue avec les autorités musulmanes. Et ce lundi, à l’initiative de Jean Glavany, député socialiste grand défenseur d’une laïcité stricte, se tient à l’Assemblée nationale un débat intitulé «République et islam, ensemble, relevons le défi», où le président de l’Assemblée, Claude Bartolone, et Manuel Valls prononceront chacun un discours.

Schisme à gauche

«Compromis et apaisement»

La crise de la gauche est double. A la fois existentielle et de circonstance. D’abord, comme le résume le sociologue Michel Wieviorka, l’arrivée de l’islam en France est venue contester l’héritage politique de la gauche. «En 1905, le grand combat de la gauche était de séparer l’Eglise et l’Etat. Aujourd’hui, le problème est l’inverse : elle doit inclure une nouvelle religion dans la République, faire valoir de nouvelles attentes, fixer des relations entre l’Etat et l’islam.»

Avec l’irruption de ce nouveau fait religieux, les différentes racines historiques de la gauche ont réapparu à la surface. L’historien Arnaud Houte décrypte : «Sous la IIIe République déjà, au moins trois gauches coexistaient sur la laïcité. Les socialistes ne voient pas dans le cléricalisme leur ennemi prioritaire, alors que les radicaux, comme Clémenceau, sont franchement anticléricaux et veulent mener à bien la séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’opportuniste Jules Ferry, enfin, prône une laïcité de compromis : le maître d’école est invité à enseigner grosso modo la même morale que celle du curé.» Avec la loi de 1905, ces trois familles avaient trouvé un terrain de «compromis et d’apaisement», selon Houte. Inconsciemment peut-être, la gauche espérait ne jamais avoir à y revenir. Et quand, pour mieux stigmatiser l’islam, le FN s’est mis à revendiquer le mot de laïcité, personne à gauche ne s’est réveillé. Philippe Doucet raconte : «Il y a eu dans notre famille politique un état de sidération face à ce coup stratégique de Le Pen. En détournant une valeur de gauche, il nous a renvoyés dans nos contradictions.»

Financement des mosquées

Avec le FN, la signification du mot s’est mise à glisser. Et à contaminer le débat public. «Cette laïcité identitaire, jusqu’à présent portée par la droite ou l’extrême droite, a parfois tendance à influencer la gauche, décrypte le sociologue Jean Baubérot. C’est une laïcité à deux vitesses, qui vise en réalité les musulmans. On voudrait demander aux immigrés de passer un examen de passage en laïcité, comme si les « Français de souche », eux, étaient laïcs par essence.» Michel Wieviorka abonde : «Aujourd’hui, une position dure sur la laïcité permet de faire passer un message : « Je suis un vrai républicain, j’aime ma nation. » Il est beaucoup plus complexe – mais courageux – de dire : « Je suis républicain et je suis prêt à accorder plus de place à l’islam. »»

Une position qui sonne comme une capitulation pour les tenants d’une laïcité stricte comme Elisabeth Badinter, qui déclarait récemment dans Marianne : «Tétanisée à l’idée d’être taxée de stigmatisation d’une population d’origine immigrée, la gauche s’est empêchée de traiter cette situation nouvelle, mais pas si différente de l’affrontement avec l’Eglise un siècle plus tôt […]. Cela, je ne le pardonne pas à la gauche. »

La guerre est depuis déclarée. Notamment sur la question du voile. Après les événements de Charlie, le PRG est revenu à la charge avec une proposition de loi pour interdire le foulard dans les centres de loisirs. En commission des lois, le débat «est parti immédiatement en vrille», se souvient un participant. Il a fallu plus d’un mois pour faire retomber la température et dissuader le PRG de l’opportunité de son texte.

Au congrès socialiste de Poitiers, les laïcards, emmenés par Glavany, décident d’écrire un texte qui exige du PS de trancher ces questions. Une trentaine d’élus le signent, mais le mot n’est quasiment pas prononcé à la tribune. De même, il est quasi absent de toutes les motions. C’est dire la puissance du tabou.

Aujourd’hui, la gauche n’est par exemple pas du tout prête à débattre du financement des lieux de cultes, et notamment des mosquées, au «risque de déclencher une violente tempête», reconnaît Jean-Louis Bianco. «J’avais pensé qu’après Charlie, il y aurait un sursaut, soupire Glavany. Mais là tout est reparti en quenouille. Le PS nage en pleine confusion idéologique.» Tous les regards se tournent donc vers François Hollande, qui jusqu’ici a pris grand soin de se tenir à l’écart de ces fiévreux débats, au nom du statu quo. «A chaque fois que je le vois, je lui dis que c’est un sujet présidentiel, c’est celui de la République, et qu’il est attendu sur cette question, raconte un visiteur du soir. Il me dit oui, tu as raison. Mais il n’a jamais rien fait.»

 
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