PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In L’expresso – le café pédagogique – le 4 avril 2013 :

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Les « Petits Loups des Voix » n’est pas juste un projet de chorale scolaire. Il est la concrétisation d’un nouveau rapport entre l’école et son environnement, une manière d’avoir des convictions ambitieuses et rigoureuses. Sébastien Rome y croit !

Quelle a été l’origine (la personne, l’évènement, la rencontre…) de votre projet ?

Ce projet a une double filiation : personnelle et professionnelle. Personnelle d’abord parce je suis un enfant de Junas (Gard) et que depuis 20 ans il s’y déroule l’un des grands festivals de jazz de France : Jazz à Junas. Depuis mes quinze ans, je participe à son organisation. L’association Jazz à Junas a développé ses activités durant toute l’année, notamment avec un service éducatif reconnu par le Rectorat et auditionné récemment par le Ministère de la Culture. Bizarrement, je ne me suis pas appuyé, les deux premières années, sur l’association pour réaliser ce projet. Par contre, j’ai pu y exprimer toutes les connaissances pratiques acquises de l’organisation d’un évènement, en l’appliquant à l’école.

Filiation professionnelle en second. Non-musicien, mais amateur de toutes les musiques, j’ai rencontré deux excellents formateurs en IUFM à Mende puis à Montpellier : David Pendrous et Pierre Gaucher. Dans mes premières années d’exercices, c’est avec entrain, insouciance et pas toujours de justesse vocale, que j’ai fait chanter mes élèves.

Les fil personnel et professionnel se sont croisés à l’occasion d’une réflexion sur la situation de mon école. Notre travail était reconnu par les professionnels (médecin scolaire, éducateurs, services de soin…), mais pas dans la Ville. L’école d’un quartier paupérisé restait l’école à éviter. Comment retourner l’image d’une école ? Il fallait mettre les élèves sur la principale place de la Ville, les faire chanter dans des conditions professionnelles.

Avec les moyens du bord, ma collègue et moi-même nous avons travaillé avec Olivier Caillard et son répertoire, les « Petits Loups du Jazz ». Le premier concert a été une réussite. Le deuxième, un franc succès, avec 500 spectateurs, qui finit par convaincre les partenaires du bien-fondé de l’action. Le troisième, cette fois-ci en partenariat avec Jazz à Junas, va plus loin puisque les élèves écrivent toutes les paroles des chansons sur des thèmes de jazz allant d’Amstrong à Ibrahim Maalouf, de Gershwin à E.S.T., de Miles à Texier, de Coltrane à Salis. Ils chanteront « accompagnés » par des musiciens reconnus dans le milieu du jazz tel que Guillaume Séguron (prix jazz migration Afjima), Samuel Sulivan, Franck Nicolas, Gabriel Fernandez, Pierre-Coulon Cerisier. Enfin, ils sont dirigés par un musicien lodévois, Bernard Ariu ayant de bonnes compétences pédagogiques. Les « Petits Loups des Voix » sont désormais devenus de vrais « Newgaro » en herbe.

Pouvez-vous décrire, du point de vue des activités menées avec les élèves, une situation dans laquelle vous avez vu un impact positif sur les apprentissages scolaires ou de la mobilisation des élèves ?

L’un des effets attendus du projet est de voir les enfants saisis d’une nécessité à agir autrement vis-à-vis de la chose scolaire, des camarades et d’eux-mêmes. Les enfants ne s’élèvent que si l’on montre un point haut. Nous avons plusieurs mois pour leur faire comprendre qu’avec du travail et de la patience, ce point n’est pas inatteignable, que tout ce qui est humain est à portée de main. Ce type de situation, où les élèves sont mis en danger, mais protégés par l’enseignant, ouvre une voie vers la conquête d’une estime de soi chez certains élèves se dépréciant parfois depuis la première enfance.

Avec l’écriture des chansons cette année, cela est devenu flagrant. Les élèves s’y reconnaissent comme dans un miroir. Certaines chansons sont même devenues pour quelques-uns des petites musiques qui marquent un évènement fort de leur vie. Pour l’écriture sur Fable of Faubus, de Mingus (Nougaro en donnant un Harlem), j’ai choisi de lire aux élèves la biographie Léon Walter Tillage publiée chez l’École des Loisirs. J’ai raconté aux enfants comment Mingus en écrivant sa musique voulait se moquer de Faubus, gouverneur aux États-Unis, qui refusa l’entrée aux Noirs à l’université. La biographie de Léon raconte cette histoire de la ségrégation et de la marche pour les droits civiques. Cela a donné l’occasion d’un atelier philo sur le Justice. A lecture du texte, certains élèves, pas n’importent lesquels, ayant un rapport difficile à la règle, rigolaient quand ils entendaient que les Blancs pourchassaient les Noirs ou que la mort du père de Léon. Ce n’était pas un rire de la gêne face à l’horreur. C’était plutôt un effet d’« irréalisme » de la violence chez eux. Non, pas que cela soit impossible que la violence existe, mais plutôt que la violence se trouve du côté du jeu, du plaisir, du spectacle. Chantée et rechantée, la chanson qui raconte la vie de Léon, les a conduits dans ce que j’appellerai un « cercle humanité » qui peut les lier aux émotions des autres.

Selon vous, quelle est/a été la plus belle réussite de ce que vous avez pu mettre en œuvre ?

Sans hésitation, l’écriture des chansons. Bien que les supports d’écritures et les séances furent pensés et préparés, les élèves de CE1/CE2 sont parvenus à produire des textes remarquables. Il leur fallait travailler syllabe par syllabe, ce qui fut une bonne révision de grande section (« on compte la syllabe et on frappe dans les mains »), chercher des rimes, des mots qui sonnent. Mis en groupe, les élèves n’écrivaient pas à trois ou quatre toute une chanson, mais une strophe d’un groupe, celle de l’autre permettait aux autres groupes de progresser et au final, de produire ensemble, je ne rougis pas à le dire, de belles chansons. J’avais promis aux « rappeurs » de la classe qui voulaient écrire des chansons, qu’ils apprendraient. Ils en ont eu pour leur compte. Dommage que nous ayons écrit toutes nos chansons, les élèves commençaient à avoir un bon tour de main.

Mieux encore, si cela est possible. La classe de ma collègue, Elodie Juan, a écrit sur Will Soon Be a Woman, d’Ibrahim Maalouf, une chanson magnifique. Pour cela, elle a lancé les élèves en écriture à partir du titre et d’un album la Première fois que je suis née chez Gallimard. La chanson a été envoyée à la production d’Ibrahim Maalouf comme une bouteille à la mer. Il en a résulté un échange entre l’artiste, touché par la chanson qui « disait exactement ce qu’il voulait exprimer avec sa musique » et des enfants en contact réel avec « une star » idéalisée qu’ils ne connaissaient pas 4 mois avant. Cela a débouché sur une merveilleuse rencontre le 23 mars où les élèves ont pu chanter accompagnés par Ibrahim Maalouf et ont même eu droit a un cours de musique d’une heure ! Beaucoup sont ressortis avec des larmes de joie. Un élève m’a dit avoir compris que le concert serait important (pour lui, sous-entendait-il).

Et a contrario, une difficulté persistante, un écueil que vous n’aviez pas mesuré complètement ?

J’ai buté sur une difficulté ces deux premières années : j’estime que la prestation, unique, en public est en dessous de ce que les enfants ont su faire pendant l’année. Les raisons, je crois, sont à chercher du fait qu’il ne s’agit pas d’enfants musiciens dont certains ayant une attention très flottante durant les répétitions, que le moment du concert est impressionnant et qu’il n’y a qu’une date unique. Pour les élèves les plus éloignés de la chose scolaire, c’est au moment du concert qu’ils prennent conscience de la réalité de ce que l’on a annoncé toute l’année (« effet irréalisme » encore ?). Le projet devient porteur pour eux, mais c’est la fin de l’année. Il n’y a donc que l’espoir que ce qui a été semé soit entretenu. Des étapes significatives et intermédiaires sont donc nécessaires. Plusieurs datent de concerts peuvent aussi être une solution. Toute l’année, et en présentation du concert devant le public, le même discours est tenu aux élèves « Ce que vous avez fait est difficile et remarquable. C’était dur. Vous avez travaillé, vous avez été patients. Vous y êtes arrivés. C’est la même chose dans toutes les autres disciplines. Vous pouvez réussir. » Le plus difficile est certainement de convaincre les élèves, les plus en difficulté, que cela est vrai.

Pouvez-vous nous faire partager une anecdote significative d’un comportement, d’une réaction d’élève(s) au cours d’une des phases de votre travail ?

Sur la musique de Dodge the Dodo d’ Esbjörn Svensson Trio, nous avons lancé les élèves en écritures à partir d’un album, Quand nous aurons mangé la planète d’Alain Serres chez Rue du Monde, et sur les posters de Yan Artus Bertrand donnés aux écoles. Une élève après avoir écrit « le cœur de la planète / en Amazonie / bat… » et elle buté. Elle cherche. Elle m’interroge et se plaint de ne pas trouver la suite. Elle a raison, c’est rageant. Elle fait des propositions intéressantes, mais il y a trop de pieds. Puis, sans compter, par ce que la musique, cela fait 35 fois qu’elle tourne en classe, qu’elle a chanté en comptant les pieds, elle dit, un éclair traversant ses yeux et sa voix : « en harmonie ». Parfait. Rien à dire pour une CE1.

Si c’était à refaire, pouvez-vous citer une phase du projet que vous pourriez modifier pour le rendre plus « efficace » pour les élèves ?

Tout d’abord, je refais le projet et avec des collègues différents. Cela l’enrichit considérablement. Nous nous efforçons donc de le rendre plus efficace. Il serait nécessaire que ce projet « déborde » de l’école. Qu’un travail se poursuive à l’extérieur des 24 heures de l’école. Cela peut prendre la forme de répétitions en dehors du temps scolaire ou de petits concerts en plus ou d’associations musicales, d’écoles de musique, prenant le relais en continuant ce travail. Un projet d’école qui doit s’inscrire dans un projet éducatif territorial en quelque sorte…

Un point de vue, une remarque que vous souhaiteriez partager avec les lecteurs du Café Pédagogique ?

L’innovation est un regard extérieur. Le projet semble toujours naturel, normal, pour « l’innovateur ». Innover, c’est ouvrir une porte entre deux classes / deux espaces. L’innovation n’existe pas. Celui qui est bienveillant avec ses élèves innove et l’on n’en fait pas une montagne.

Propos recueillis par Isabelle Lardon

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