PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In L’Expresso – le Café Pédagogique – le 27 décembre 2013 :

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La dernière recommandation de V Peillon à propos des accompagnatrices voilées s’ajoute à une longue série de décisions similaires de ses prédécesseurs. Or dans le contexte de l’Ecole française, ces instructions ministérielles sont particulièrement contre productives. L’expérience montre qu’elles pourraient avoir des suites dommageables. Elles vont exactement à l’opposé de la politique affichée par le ministère qui dit défendre une école juste,  inclusive et vouloir lutter contre le décrochage. 

Lancé et alimenté par la droite, le nouveau débat sur la laïcité empoisonne la vie scolaire depuis une dizaine d’années. Chaque échéance électorale rallume une mèche nauséabonde car le débat vise, chacun le sait, l’Islam. Rappelons-nous, pendant la dernière campagne des présidentielles, le "pacte républicain" diffusé par l’UMP qui ciblait précisément cette religion. "Alors que l’Europe sécularisée avait presque oublié la question religieuse, le développement de l’islam la remet à l’ordre du jour et rend nécessaires certaines clarifications parce que des valeurs essentielles de la République sont remises en cause… et que cela fragilise l’ensemble de la communauté nationale", écrivait l’UMP. Rappelons nous les propos de Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre, à propos "des enfants de 6 ans qui refusent de manger du hachis Parmentier à la cantine sous prétexte que le boeuf n’a pas été égorgé comme il est prescrit rituellement"… Force est de constater que la loi de 2004 n’y a pas mis fin. La charte de la laïcité non plus. 

Ces campagnes trouvent une appui formidable dans une histoire et une conception de l’Ecole. Après tout, l’école républicaine s’est construite sur la méfiance envers les parents. Elle a développé , et la société française à sa suite, une conception de l’intégration qui repose sur l’uniformité. Parents et élèves n’ont pas de droits réels dans une Ecole qui se veut une institution étanche au monde. Ses références chrétiennes lui semblent aller de soi. L’Ecole accueille et fait se développer des élèves sur des parcours homogènes. L’hétérogénéité comme la diversité lui posent problème. Enfin, l’Ecole a pu longtemps mettre de coté une proportion énorme d’élèves sans que cela pose de problème à la société qui ne voyait pas chez elle le principal moteur d’ascension sociale. 

Aujourd’hui ce débat laïc ne pèserait pas si lourd si le contexte de l’Ecole française n’était devenu discriminatoire. Pisa vient de nous rappeler que l’Ecole française est particulièrement injuste socialement. La même enquête montre aussi qu’en France les résultats scolaires sont liés à l’origine ethnique. A condition sociale égale, on observe un fort écart (environ une année d’école) entre un jeune autochtone et un allochtone. Les travaux de G Felouzis ont mis en évidence les phénomènes discriminatoires dans le système éducatif. En 2004, il nous disait " On ne peut pas parler de xénophobie ou de racisme. Mais on observe en effet de la ségrégation au collège et certaines origines en sont plus victimes que d’autres : c’est plus net pour les personnes originaires du Maghreb, d’Afrique noire ou de Turquie. Peut-on parler de discrimination ? Oui et non. Oui car cela crée une situation sociale qui produit une identification de l’individu sur une base ethnique qu’il soit allochtone ou autochtone. Dans les collèges, on observe que ça incite à produire des identités centrées sur l’ethnicisation". Ce ne sont évidemment pas les personnels qui créent cette situation. Mais l’organisation même de l’Ecole. Par exemple le fait que l’on trouve normal que la scolarité post bac des enfants des milieux favorisés coute 4 fois plus cher que celles des collégiens de zep et 2 fois plus cher que le cout d’un étudiant… Cet "apartheid scolaire", pour reprendre la formule de G Felouzis, est devenu si banal qu’il ne suscite même plus de réactions lors des visites d’établissements, de lycées professionnels par exemple. Dans ce contexte, toute mesure qui cible une catégorie déjà discriminée accentue le sentiment de discrimination. Or c’est bien le cas des jeunes de tradition musulmane. 

La mesure prise par V Peillon intervient aussi à un moment où l’Ecole semblait vouloir repartir sur de nouvelles bases. La loi d’orientation a rompu avec l’ancienne conception de l’Ecole en adoptant l’idée d’une école inclusive. C’est à dire non pas une Ecole où l’élève doit se fondre dans le moule pour être inclus mais une Ecole qui accepte la différance. En même temps, elle fait de la lutte contre l’échec et le décrochage scolaires des priorités absolues. Et c’est aussi ce que nous imposent les résultats de Pisa. Pour l’Ecole française, la scolarité des jeunes issus de l’immigration devrait devenir l’objectif principal. 

Or on aurait tort de croire que les propos ministériels sont sans conséquences. En 2011, avant même l’écriture de la circulaire de 2012, après les déclarations de Luc Chatel soutenant une directrice qui avait interdit d’accompagnement des sorties des mères voilées, on avait vu les incidents se multiplier. Dans tel collège une mère portant un fichu à fleurs était interdite d’entrée. Dans tel autre des élèves portant une robe trop ample menacées d’exclusion. Pourtant Luc Chatel avait pris la précaution d’équilibrer sa décision avec la création d’un "conseil scientifique sur les discriminations à l’école", confié à François Héran, qui n’a pas laissé un grand souvenir.. 

Peut-on mettre un terme à la surenchère sur la laïcité en la récupérant ? C’est bien ce que fait V Peillon qui en tente une lecture de gauche en faisant inscrire dans la loi d’orientation l’enseignement de la morale laïque puis en publiant sa "charte de la laïcité". La décision ministérielle de se rabattre sur les thèses sarkozistes de L. Chatel est-elle à même de clore le débat ou va-t-elle alimenter les fantasmes ? Elle interroge en tous cas sur les priorités éducatives du ministère. Faudrait-il un rééquilibrage ? 

François Jarraud

Categories: Laïcité

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