PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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Entretien avec Pierre Lévy (découvrez également son site Internet, ainsi que son compte Twitter). Retranscription intégrale d’une heure d’échanges avec le philosophe.

Extraits de biographie et bibliographie

Pierre-Levy

« Pierre Lévy est un philosophe qui a consacré sa vie professionnelle à la compréhension des implications culturelles et cognitives des technologies numériques, à promouvoir leurs meilleurs usages sociaux et à étudier le phénomène de l’intelligence collective humaine. Il a publié sur ces sujets une douzaine de livres qui ont été traduits dans plus de douze langues et qui sont étudiés dans de nombreuses universités de par le monde.

Il enseigne aujourd’hui au département de communication de l’Université d’Ottawa (Canada) où il est titulaire d’une Chaire de Recherche en Intelligence Collective ».

(Source : le site de l’IEML).

Pierre Lévy est entre autres l’auteur des ouvrages suivants : Les technologies de l’intelligence (1990), L’intelligence collective (1994), Qu’est-ce que le virtuel ? (1995), Cyberculture (1997), Cyberdémocratie (2002), ou encore La Sphère Sémantique I (2011), dont il rédige en ce moment le second tome.

L’entretien s’est focalisé sur les thématiques suivantes : les médias, les nouvelles technologies et leur rapport avec la connaissance, la cognition. Par extension, des questions concernant la didactique (éducation avec, par et aux médias) ont été abordées.

Une nouvelle ère de la connaissance et des médias ?

Question : Vous semblez penser qu’une « nouvelle ère » au niveau des médias et de la connaissance s’offre à nous. Comment la caractériseriez-vous ?

« On est émerveillés par Google, mais on est en réalité à la préhistoire […] Je crois qu’on est vraiment au tout début de cette révolution : c’est comme si on avait essayé de deviner les conséquences de l’imprimerie au début du XVIème siècle ».

Je peux répondre à cette question très rapidement : en deux heures et demie, par exemple ! (rires).

En gros, je fais un raisonnement par analogie, c’est-à-dire qu’on constate historiquement que dans les sociétés qui utilisent l’écriture, il y a des modes de connaissance qui apparaissent, qui se développent, et qui n’existaient pas dans les sociétés qui ne connaissaient que l’oralité : les calendriers compliqués, les cadastres, la comptabilité économique ou fiscale, les traités de médecine, d’astronomie, une certaine maîtrise de la géométrie… Bref, cela fait beaucoup de choses. Il y a aussi une caste de scribes qui gèrent toute la connaissance qui est écrite, et qui sont entrainés spécialement. Si la didactique vous intéresse, on sait bien que ce n’est pas Charlemagne qui a inventé l’école, ce sont les scribes, dans toutes les sociétés (égyptienne, mésopotamienne, chinoise, etc.).

Je constate également – et je ne suis pas le seul – qu’avec l’invention de l’alphabet, qui est un système d’écriture extrêmement puissant (puisqu’il n’est composé que d’une trentaine de signes, tandis que les anciens systèmes idéographiques avaient des milliers de signes), on peut démocratiser l’usage de l’écriture et de la lecture (il y a plus de gens qui peuvent apprendre à lire et à écrire) et on a des formes de connaissances encore plus abstraites. Oui, il y avait de la géométrie chez les égyptiens, mais chez les grecs, vous avez de la géométrie démonstrative. Il commence à y avoir des religions à visée universelle. La philosophie, elle aussi, vise l’universalité. Il y a aussi des formes politiques plus puissantes : la Cité, la République, la démocratie ; des formes d’empires basées sur l’alphabet (Empires grec, romain, arabe, etc.) qui ont assez facilement dominé les formes politiques qui étaient basées sur les écritures idéographiques. Je dirais qu’il s’agit d’un stade culturel plus puissant.

J’explique cela en disant qu’au fond, la grande spécificité de l’Humanité, c’est le langage, on peut généraliser en évoquant la manipulation symbolique. Ce que fait l’écriture, c’est de rendre des symboles durables. Les idéogrammes permettent une augmentation de la mémoire et des opérations sur les symboles, et donc, finalement, une plus grande maîtrise de l’environnement, une plus grande complexité dans la société, etc.

Ce qui se passe avec l’alphabet – mais là aussi, on peut généraliser, par exemple avec le système de notation des nombres par position – c’est une digitalisation des symboles. Vous avez un petit nombre de symboles et c’est par combinatoire qu’on arrive à maîtriser toutes les significations possibles que l’on peut construire avec ces symboles. Avec l’alphabet, c’est assez clair. Avec la numération par position, aussi : vous avez dix chiffres, et avec ces dix chiffres, vous pouvez composer absolument tous les nombres que vous voulez. En plus, vous avez des algorithmes uniformes (multiplication, division…), tandis que si vous essayez de faire une multiplication avec les chiffres romains, je vous souhaite bonne chance (rires). Avec les chiffres romains, vous avez un algorithme différent pour des nombres différents.

Vous voyez, il existe une espèce de progrès dans le codage symbolique : d’abord, le codage tout court (le stade idéographique), et ensuite dans le fait de rendre les opérations plus simples et plus puissantes (le stade digital). Pour moi, l’étape suivante, c’est celle des médias, dont le premier, le plus connu, est bien entendu l’imprimerie. Là, ce qui se passe, c’est qu’il y a une mécanisation de la multiplication des symboles. Ce que font les médias classiques, traditionnels, c’est mécaniser la reproduction ou la diffusion (c’est le cas de l’imprimerie, mais aussi dans le cas de la radio ou de la télévision). Vous avez des symboles (écrits, images, sons, musique…) et ceux-ci sont multipliés et diffusés par des machines. Il est très clair que les sociétés qui ont maîtrisé ces outils-là sont immédiatement devenues plus puissantes que les autres. La révolution industrielle vient de l’imprimerie. D’une certaine façon : c’est l’imprimerie qui est le début de la révolution industrielle, puisque c’est le premier objet qui a été fabriqué à l’identique et selon des méthodes mécaniques pour une production de masse. Derrière la révolution industrielle, il y a la révolution des sciences expérimentales modernes – basée sur la communication imprimée –, le développement des bibliothèques, l’opinion publique moderne qui donne naissance à la démocratie moderne (puisque s’il n’y a pas d’imprimerie, il n’y a pas de journaux ; s’il n’y a pas de journaux, il n’y a pas d’opinion publique) et ça, ça va jusqu’à la radio et la télévision.

Pour moi, avec l’informatique, ce qu’on automatise, c’est la transformation des symboles. Autrement dit, ce n’est plus seulement leur multiplication, leur diffusion, mais aussi leur transformation qui est mécanisée. C’est exactement ce qui se passe lorsque vous faites de la synthèse musicale, des dessins animés avec des ordinateurs, du traitement de texte… Tout ce que font les logiciels, au fond, c’est de la transformation automatique de symboles. L’ordinateur est un automate symbolique. Il fait bien sûr des additions, des multiplications, des opérations logiques, mais il fait aussi de la musique, des images, du texte, etc. Tout cela augmente considérablement la puissance de manipulation symbolique humaine, à savoir ce qui était notre spécialité dès le départ, avec le langage.

On se trouve aujourd’hui dans une situation où quasiment toutes les mémoires sont en train d’être numérisées : musées, archives, etc. En outre, ces mémoires numérisées sont mises en ligne. Et donc, on a aujourd’hui une immense mémoire – complètement chaotique, hétérogène (on est émerveillés par Google, mais on est en réalité à la préhistoire) – et nous avons la possibilité de faire des recherches, des transformations, des analyses, tout ça automatiquement sur cette immense mémoire.

Je crois qu’on est vraiment au tout début de cette révolution : c’est comme si on avait essayé de deviner les conséquences de l’imprimerie au début du XVIème siècle. Aujourd’hui, on est encore en train d’utiliser les concepts et les institutions qui sont hérités de l’ère des médias. C’est plus ou moins transposé dans le monde numérique, mais la culture originale qui exploite toutes les possibilités de cette mémoire et de cette puissance de calcul, à mon avis, elle est encore à venir. J’ai une perspective anthropologique sur les choses : je vois ça à grande échelle, sur le long terme.

Question : Vous dites que la numérisation va de pair avec une capacité de traitement automatisé nouvelle. Dans quelle mesure ce type de capacité n’existait-il pas avant l’ère informatique, et comment l’optimiser davantage ?

Avant l’ère informatique, il n’y avait pas de traitement automatisé. Il pouvait y avoir des organisations systématiques pour un traitement manuel local, comme les archives, les bibliothèques, la comptabilité, etc. et une utilisation artisanale de cette organisation systématique. Mais tout cela devait être fait « à la main » et « à l’œil », et sur des quantités très limitées par rapport à ce qui existe aujourd’hui. En plus, on n’avait absolument pas de mémoires à l’échelle mondiale, comme aujourd’hui, ni une profondeur temporelle aussi grande dans ces archives mondiales.

C’est sûr qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’archives héritées de l’ère pré-informatique, mais ces archives sont en train d’être numérisées. Mais nous devons être attentifs à une nouvelle forme d’archive : quasiment toutes les transactions empruntent le canal numérique et toutes les informations (scientifiques, sociétales) sont entreposées dans des bases de données que l’on peut croiser entre elles. Cela fait naître des possibilités qui n’existaient pas du tout avant. A cela, vous ajoutez ce que je disais concernant la puissance de calcul : à partir d’un certain degré de changement quantitatif, vous arrivez à des opérations qui n’étaient qualitativement pas pensables avant. Par exemple, des simulations de modèles complexes, ce n’est pas quelque chose que l’on pouvait faire avant l’ère informatique.

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Categories: 4.2 Société