PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In Le Nouvel Observateur – Education – le 11 mars 2013 :

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Le projet de loi porté par le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon introduit des changements nécessaires et urgents dans l’école. Reste à appliquer, prévient l’historien Antoine Prost.

Le projet de loi de refondation de l’école, présenté à partir de lundi 11 mars à l’Assemblée nationale est-il une révolution ? Historien et auteur de nombreux ouvrages sur l’éducation en France, Antoine Prost resitue le texte porté par le ministre de l’Education nationale dans le paysage heurté des réformes scolaires en France. Et insiste : une loi c’est bien. Quand elle est pragmatique, comme celle-ci, c’est encore mieux. Mais l’essentiel du travail sera de l’appliquer. 

Fallait-il une loi pour faire évoluer l’école ?

– Ce n’est pas toujours nécessaire. Le retour aux 4 jours et demi, réforme indispensable si l’on ne veut pas d’un pays d’illettrés, se fait par décret. Comme la réforme de 1902, qui a posé pour un demi-siècle les structures de l’enseignement scolaire. Ou ce qui touche au bac. Pour la refondation de l’école, il en va de même : les mesures d’application seront aussi importantes que la loi elle-même.

Quelles mesures du projet de loi retiennent particulièrement votre attention, pour leur caractère novateur, leur urgence ou autre ?

– Premier point : donner la priorité au primaire. Vincent Peillon a raison, c’est fondamental. L’école est en train de se déliter. Elle ne répond plus à ce que les Français sont en droit d’en attendre. Regardez le niveau en lecture : entre 1997 et 2007, la proportion d’élèves en difficulté à l’entrée en 6e, jugée selon les mêmes tests, est passée 14,9 à 19% ! Le niveau baisse pour de bon et le projet de loi a le mérite de s’en préoccuper. On a trop longtemps considéré que l’école primaire marchait bien. On s’inquiétait davantage du collège, mais il est temps de réaliser que ses difficultés tiennent à ce qui se passe avant. 60.000 nouveaux postes, plus de maîtres que de classes dans les zones défavorisées… Ces mesures sont prometteuses, mais très dépendantes des mesures d’application. Tout va se jouer sur le terrain.

Augmenter les effectifs d’enseignants est-il indispensable au meilleur fonctionnement de l’école ?

– Posée globalement, cette question est insoluble. Le problème de l’école primaire, et un peu des collèges, c’est que l’effectif des instituteurs dépend de la politique dans les écoles rurales. Tous les ans, les inspecteurs d’académie ferment des centaines de classes rurales pour ouvrir des classes supplémentaires dans les banlieues urbaines. Mais on touche aujourd’hui aux limites de cette politique. On ne peut augmenter pas la scolarisation des enfants à 2 ans, sans enseignants supplémentaires. Sur le principe, l’augmentation des effectifs est une bonne chose.

En revanche, tout dépendra de la mise en oeuvre. Un rapport de la Cour des comptes a comparé voici quelques années la taille des classes en France et en Allemagne. Et bien c’est presque la même. En revanche, le taux d’encadrement est meilleur en Allemagne : il n’y a pas seulement un instituteur par classe, mais, à côté de la classe, d’autres personnes qui s’occupent aussi des élèves. Comme un tissu autour de l’os, alors qu’en France, il n’y a rien ou presque. Notre enseignement est sous-administré, le parascolaire est faible… Pour nous, l’objectif est d’avoir dans chaque classe quelqu’un qui parle. Mais l’important, c’est le travail des élèves et son organisation. Pour l’améliorer, il faut des maîtres en plus. C’est sans doute plus efficace que de diminuer d’un ou deux élèves la taille de chaque classe. Sur ces questions de mise en œuvre, Vincent Peillon va dans le bon sens.

Autres points notables de ce projet de loi ?

– L’importance donnée au numérique, qui permet d’adapter l’école aux évolutions de la société. De même que la réforme de la formation des maîtres avec la création des Ecoles supérieur du professorat et de l’éducation (Espé). Mais on ne sait pas encore exactement à quoi elles ressembleront. Education nationale et universités vont-elles réussir à travailler ensemble, notamment pour l’organisation des stages ? Aura-t-on des Espé aussi monstrueuses que l’étaient les IUFM des grosses académies comme Paris, Créteil ou Versailles ?

Enfin, la mise en place d’un conseil supérieur des programmes est une bonne idée. Tous les savoirs sont légitimes ! Le grec, le latin, l’espagnol, l’allemand et pourquoi pas l’astronomie ? Mais on ne peut tout enseigner, il faut faire un choix. Or il est accaparé par la communauté scientifique et s’est traduit par un rapport de force à l’intérieur du monde universitaire, au gré du prestige des disciplines : instruction civique moins importante que l’histoire, etc. C’est à la société de dire ce qu’elle veut qu’on enseigne. L’idée d’externaliser la conception des programmes va dans ce sens. Reste à savoir comment sera constitué ce Conseil. Si c’est un conseil de patronage, avec des personnalités éminentes, mais qui ignorent ce qu’on fait dans les classes, vous n’aurez pas les mêmes résultats que si vous prenez de vraies compétences. 

Ce projet de loi, c’est une petite révolution ?

– Non, on est dans le changement, et c’est bien suffisant. Voyez comment peine aujourd’hui la semaine de 4 jours ! Une des choses très intéressante de la loi Peillon est qu’elle n’est pas déclarative mais pragmatique. La loi Fillon de 2005 sur le socle commun était déclarative et décorative. Cela aurait pu donner des résultats si le ministère s’était occupé de son application. Cinq ans plus tard, la commission parlementaire chargée de son évaluation constate qu’elle n’a pas avancé. De même, Jospin a eu raison de rappeler que l’élève est centre du système, et non l’enseignant, ou les parents. Mais ça ne suffit pas pour changer les choses. Le texte porté par Vincent Peillon, au contraire, introduit des modifications précises dans le Code de l’éducation, et pas des déclarations de principe. 

Quel ministre, avant Vincent Peillon, a mis les mains dans le cambouis de cette façon ?

– Il y a ceux qui ont mis les mains dans le cambouis sans faire de loi comme Alain Savary [ministre de l’Education nationale de 1981 à 1984, NDLR]. Ceux qui ont mis les mains dans le cambouis en légiférant, comme Christian Fouchet [entre 1962 et 1967]. Mais l’approche de Vincent Peillon me rappelle plutôt celle de Jean Zay, ministre de l’Education et des Beaux-Arts pendant le Front Populaire. Sauf qu’il pilotait alors une barque de 4 mètres. Aujourd’hui, c’est un pétrolier de 300 mètres. Un bateau monstrueux. Et la tâche de Peillon est d’autant plus difficile qu’il hérite des crispations vertigineuses du monde enseignant. Avec la semaine de 4 jours, il me semble qu’il paie cet héritage. Claude Allègre a fait les premiers dégâts. Après quoi, les autres n’ont cessé d’en rajouter. Le monde enseignant est aujourd’hui en colère permanente.

Propos d’Antoine Prost, recueillis par Morgane Bertrand – Le Nouvel Observateur

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