PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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Le Salon du Livre de Paris ouvrira ses portes ce vendredi 20 mars 2015. A cette occasion, le kiosque Savoir & Connaissances, dont nous sommes partenaires, accueillera de nombreux intellectuels afin d’échanger sur des thématiques d’actualité. Le vendredi, de 13h30 à 14h30, différents invités viendront questionner la problématique « De la possibilité du vivre ensemble ».

Parmi les personnalités à se retrouver autour de la table, il  y aura Jean Baubérot. Professeur émérite spécialiste de la sociologie des religions, il signe aux éditions de la Maison des sciences de l’homme, Les sept laïcités françaises (avril 2015, 186 pages, 12 €). Nous sommes allés à sa rencontre pour mieux comprendre le chemin qui l’a poussé à écrire cet ouvrage. Et tout d’abord, nous lui avons demandé la raison du choix d’un tel titre plutôt surprenant au premier abord.

« Cet ouvrage s’intitule Les sept laïcités françaises. Le modèle français de laïcité n’existe pas,  car il défend la thèse qu’il y a toujours eu des représentations différentes de la laïcité, que la laïcité constitue (tout comme la démocratie et la république elle-même) un enjeu entre différents acteurs.

Quand on étudie les débats de  1905, au moment de l’élaboration de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, quatre conceptions différentes de la laïcité sont aux prises. Une conception antireligieuse, dont on ne doit pas nier l’existence; une conception gallicane, qui se situe dans la tradition des rois de France et de Napoléon, qui oppose gallicanisme (c’est-à-dire une religion à la française, contrôlée par l’Etat) et ultramontanisme : ces deux premières visions de la laïcité ont été clairement rejetées par la Commission parlementaire.

Et au sein de la commission elle-même une conception séparatiste stricte accordait la liberté de conscience essentiellement aux individus, or la loi, sous l’influence de Briand et de Jaurès, a tenu compte de la « constitution » des Eglises (pour le catholicisme, son organisation hiérarchique, qualifiée à l’époque de « monarchique »). C’est ce que j’appelle une conception séparatiste inclusive. C’est cette dernière manière de concevoir la laïcité qui l’a alors emporté.

C’est donc cette dernière qui a donné lieu à la laïcité juridique, qui est constitutionnelle en France. Mais les quatre représentations ont subsisté et certains, aujourd’hui, tentent, à tort, de faire passer les laïcités qui ont été refusées en 105 comme étant « la laïcité »!

De plus, à ces quatre représentations se sont ajoutées trois autres: une qui régit l’Alsace-Moselle, où il existe toujours un Concordat avec le pape et un système de cultes reconnus; une autre représentation est la « laïcité ouverte », adoptée par beaucoup de « croyants » de diverses religions quand ils ont accepté la laïcité ; enfin, depuis le mandat de Nicolas Sarkozy, s’est beaucoup développée une laïcité identitaire qui valorise les racines catholiques de la France, et donc n’a pas les même critères quand il s’agit du catholicisme et de l’islam. C’est une laïcité de la droite dure et certaines personnalités de droite, comme Alain Juppé, sont réservées à son égard. »

Savoirs & Connaissances : Que pensez-vous des dernières annonces du ministère de l’Education nationale en matière d’enseignement de la laïcité à l’école ?

Jean Baubérot : « Cela peut être une très bonne chose, à condition de ne pas enseigner une laïcité idéale qui ne correspondrait pas à la réalité. Les élèves ne seraient pas dupes. Je prends un exemple. On insiste beaucoup aujourd’hui sur l’égalité des sexes. Tant mieux.

Mais longtemps, au nom de la laïcité, on a refusé le droit de vote aux femmes, supposées être « soumises aux curés ». C’était un argument typique de la laïcité gallicane, qui a toujours été forte dans ce pays. Résultat: les femmes n’ont voté en France qu’en 1944-45, après bien d’autres pays. Ne pas cacher la difficulté qu’a eu la laïcité elle-même d’accepter l’égalité des sexes, permet d’interpeller les religions sur ce sujet, sans avoir une pseudo bonne conscience, que l’histoire ne valide absolument pas ».

Savoirs & Connaissances : Lorsque vous êtes amenés à intervenir devant un jeune public pour expliquer la laïcité, comment vous y prenez-vous ?

Jean Baubérot : « J’explique que la laïcité est composée de deux finalités. Tout d’abord, c’est la liberté de conscience comme liberté publique (pas uniquement comme liberté intérieure) ayant toutes les caractéristiques des libertés publiques en démocratie. L’autre finalité est le principe de non discrimination pour raison de convictions ou de religion.

Pour établir ces finalités, le meilleur moyen est la séparation du pouvoir politique et des autorités religieuses, le fait que les autorités religieuses ne participent pas à la gouvernance, imposent pas leurs normes à la société. Le corollaire est la neutralité arbitrale de la puissance publique, l’Etat se comporte comme un arbitre entre les différentes convictions. Avec cette définition, on voit bien et qu’il peut exister différentes manières pour la laïcité de se concrétiser, donc des laïcités concrètes qui varient suivant l’histoire des pays, leur contexte géopolitique.

Et à l’intérieur d’un pays, la laïcité est toujours un enjeu entre différents acteurs qui peuvent en avoir des conceptions divergentes. Certains estiment que la liberté de conscience est  surtout l’émancipation à l’égard de la religion et tireront la laïcité vers un combat très anticlérical ; d’autres au contraire, dans leur conception de la liberté de conscience, insisteront sur la liberté de religion et en feront même un synonyme,  minorant le droit de ne pas croire, de refuser la religion.

Il s’agit donc d’une définition qui essaye d’expliquer le fait que la laïcité constitue toujours un enjeu.  En général, cela « passe » bien auprès des élèves, qui discutent beaucoup. »

Savoirs & Connaissances : quel message souhaitez-vous faire aux enseignants du secondaire ainsi qu’aux parents d’élèves concernant la transmission des notions liées à la laïcité ?

Jean Baubérot : « Il faut absolument que les enseignants comprennent que la laïcité a une histoire et qu’il faut d’abord la connaitre sérieusement avant de pouvoir en parler aux élèves. Beaucoup le savent bien, mais quelques autres confondent un peu leurs convictions propres et la laïcité.

Or celle-ci, comme règle constitutionnelle, doit permettre à des personnes de convictions différentes de vivre tranquillement selon leurs convictions et de coexister « fraternellement », selon le troisième terme de la devise républicaine.

La laïcité doit également se lier, à mon sens, aux deux autres termes de notre devise: elle est la liberté, avec des règles certes, mais fondamentalement la liberté de conscience. Elle doit aussi combattre pour plus d’égalité. Jaurès affirmait que la laïcité avait à faire avec la recherche d’une « République sociale ». »

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Categories: Laïcité