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In Sciences Humaines – le 6 janvier 2014 :

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Urbaine, mobile, vulnérable : la société globale qui a émergé depuis cinquante ans est d’une radicale nouveauté. Le géographe ?Michel Lussault propose de nouveaux outils pour l’analyser…?et la gouverner.

De nombreux géographes se sont déjà penchés sur la mondialisation. Quelle est la particularité de votre regard ??

Il existe en effet de très bons livres sur la mondialisation. Néanmoins, il y a souvent dans ces ouvrages une vision continuiste de la mondialité contemporaine, comme si elle n’était rien d’autre que le résultat nécessaire de processus de longue durée – que l’on fait parfois remonter à la Haute Antiquité !?

Cette perspective est certes intéressante, mais j’ai voulu en prendre le contre-pied et tenter de mettre en évidence la radicale nouveauté du Monde comme espace social à l’échelle globale – c’est ce qui justifie la majuscule dont je l’ai doté. Je le distingue par là de deux autres entités : la planète, c’est-à-dire le système biophysique qui existe indépendamment de l’homme, et la Terre, c’est-à-dire la planète en tant qu’elle est humanisée, convertie en habitat humain – ce qu’Augustin Berque appelait l’écoumène (1). Le Monde, c’est l’état historique de cet écoumène qui commence en 1950, continue aujourd’hui et durera tant que les conditions que je décris dans mon livre seront réunies.? 

La plus importante de ces conditions, dites-vous, ce n’est pas comme on le croit souvent la globalisation économique, mais l’urbanisation. Pourquoi joue-t-elle selon vous un rôle aussi crucial ??

Je pense de fait que l’urbanisation est la principale « force instituante et imaginante » du Monde. Instituante parce qu’elle arrange les réalités matérielles, humaines et non humaines, construit les environnements spatiaux des sociétés. Imaginante, parce qu’elle installe les idéologies, les savoirs, les imaginaires et les images constitutifs de la nouvelle mondialité.?

Il ne s’agit pas que d’un phénomène démographique, que l’on peut appréhender par la statistique. Mais d’un remplacement des modes d’organisation des sociétés autrefois dominants (la ville industrielle et la campagne) par un nouveau : celui de l’urbain généralisé, que j’essaie de caractériser dans ce livre. J’insiste en particulier sur des caractéristiques matérielles et sociales nouvelles qui s’imposent partout, comme par exemple le développement de la périphérie urbaine, les logiques de développement métropolitain, la croissance impressionnante de l’attractivité urbaine, accompagnée de celle des quartiers informels, les « slums », où les individus s’affranchissent intentionnellement des règles (en particulier celles de propriété et de construction) : bidonvilles bien sûr, mais aussi squats, extensions sauvages du bâti, occupation des toits, des bords de route ou de voie ferrée…?

J’essaie ainsi de montrer comment l’urbanisation tout à la fois instaure le Monde comme espace social d’échelle planétaire, marqué par des manifestations génériques de l’urbain, et produit sans cesse de nouvelles différenciations locales. Le monde urbain est en effet à la fois celui de la standardisation mondiale et de la différentiation locale, ce que l’on oublie trop souvent de souligner.??

Autre trait caractéristique, selon vous, de ce Monde : la « mobilisation générale », autrement dit « la mise en mouvement de toutes les réalités ». Qu’entendez-vous par là ??

La mobilité n’est évidemment pas une invention récente ; l’homme est mobile depuis ses premiers pas, si je puis dire ! Cependant, depuis une cinquantaine d’années, la mobilité a changé, pas seulement d’échelle comme on le dit souvent, mais aussi d’intensité. Ce n’est plus une pratique parmi d’autres, c’est une dimension centrale de l’expérience humaine, qui définit notre être au monde. Être mobile, c’est désormais un impératif, une valeur, une culture. Certains défendent d’ailleurs l’ajout d’un « droit à la mobilité » à la déclaration des Droits de l’homme car la capacité de se déplacer conditionne l’accès à d’autres droits : au travail, au logement, à l’éducation, aux loisirs, à la santé…?

Mais l’impératif de mobilité ne s’applique pas qu’aux humains : il vaut aussi pour les marchandises et les données. Tout bouge, tout le temps : c’est ça la mobilisation générale. Cela va donc beaucoup plus loin que le simple constat du développement des mobilités : une des formes imaginantes et instituantes du Monde, c’est le mouvement permanent et généralisé des réalités matérielles et immatérielles.??

Mais pourquoi dire alors, comme vous le faites, que nous sommes dans une époque « postmobile » ??

Parce que la mobilité est aujourd’hui entrée dans un régime normal. La course à la vitesse, qui a été une caractéristique majeure du siècle passé, a perdu de son intensité. Tout d’abord parce qu’elle coûte très cher ! Ensuite parce qu’elle supposerait des progrès techniques qui semblent pour l’heure hors d’atteinte : les avions comme les trains semblent avoir atteint leur vitesse de croisière maximum. Les automobilistes ont même plutôt tendance à ralentir en raison du coût des carburants.?

Nous sommes donc dans une époque postmobile au sens où nous ne cherchons plus à accroître la mobilité physique. On cherche bien sûr toujours à gagner du temps, mais les logisticiens misent pour cela davantage sur l’amélioration de l’efficacité des procédures que sur les gains de vitesse pure. Le mystère règne en revanche sur les conséquences du développement des communications numériques. Songez qu’il y a encore dix ans, les smartphones, les tablettes et tous les autres outils numériques dont nous ne pouvons plus nous passer n’existaient pas encore ! Où en serons-nous en 2023 ? On sent bien que l’avènement de ce que j’appelle l’hyperspatialité, cette capacité à se connecter en tout lieu à tout lieu, transforme les cultures, mais nous ne savons pas encore en quel sens.??

Vous appelez de vos vœux une « politique du Monde ». Qu’entendez-vous par là ??

Je pense effectivement que nous continuons de penser un monde radicalement nouveau, radicalement différent, avec des outils conceptuels du XIXe siècle. Tout n’est évidemment pas inintéressant : une organisation comme l’Onu a ses limites, mais elle a notamment, via ses actions et certaines de ses instances, fait beaucoup pour la reconnaissance d’une nouvelle conception de la vulnérabilité. Or, selon moi, la troisième caractéristique du Monde, avec l’urbanité et la mobilité, c’est la vulnérabilité. Nos systèmes urbains sont de plus en plus puissants, mais également de plus en plus vulnérables. Et cette vulnérabilité est d’emblée globale. Pensez à l’accident de Fukushima, ou aux problèmes engendrés par le volcan islandais Eyjafjöll : le moindre incident localisé peut avoir des conséquences partout dans le monde. Et ce sont notamment des instances comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec) et ses travaux sur le réchauffement climatique qui nous ont permis d’en prendre conscience. Malheureusement, les discussions entre États qui s’ensuivent pour en tirer les conclusions nécessaires sont défaillantes. Cela montre bien que l’État national pose aujourd’hui problème. Ce n’est pas un acteur politique capable de comprendre et d’intégrer les enjeux du développement contemporain du Monde. À l’inverse, les mégapoles sont l’un des principaux lieux où ce Monde se fabrique : ce sont aujourd’hui les grands ensembles urbains qui sont les principaux éléments des dynamiques économiques, culturelles, sociales. Or elles n’ont aucune autonomie politique. Une redéfinition des compétences de chaque « niveau » territorial me semble donc inévitable. Il faudrait inventer en même temps de nouveaux cadres de délibération mondiaux. Je propose ainsi la création d’un « parlement urbain », qui donnerait une voix à des représentants de ces aires urbaines qui comptent tant aujourd’hui, et d’un « parlement de la Terre » qui pourrait être le lieu où les questions de nature mondiale seraient traitées. Il faudrait également consolider les ensembles supranationaux, et redéfinir le politique à l’échelle locale.??

Votre livre se termine d’ailleurs sur une analyse du mouvement Occupy de New York. En quoi vous a-t-il semblé intéressant ??

Parce qu’il offrait l’occasion d’observer ce que j’appelle des « républiques de cohabitation » : des individus librement rassemblés, politiquement hétéroclites, sans véritable mot d’ordre, tentent de réinventer les règles du jeu politique à partir de l’occupation d’un espace urbain ordinaire. L’action devient cohabitation. Ce qui est également remarquable, c’est que c’est un mouvement à la fois hyperlocal et hyperglobal de par la mise en réseau des sites occupés et la volonté de parler au nom de l’humanité (« nous sommes les 99 % »).?

Je ne fais pas d’Occupy un modèle, mais une expérience qui nous révèle une manière de faire advenir des politiques de la mondialité. Le mouvement illustre bien l’aphorisme de l’écrivain portugais Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs. »?

Finalement, n’y a-t-il pas dans votre ouvrage la volonté de contrer un certain pessimisme ambiant sur la mondialisation et la croissance urbaine ??

Je ne peins pas le Monde en rose. J’insiste sur sa vulnérabilité accrue, les problèmes environnementaux majeurs auxquels il fait face, la mondialisation des réseaux mafieux, les inégalités persistantes… J’essaie néanmoins de montrer que l’une des caractéristiques de ce Monde est qu’il ne propose pas de réalité sociale univoque. Tout est ambigu. Prenez les bidonvilles : les « espaces résidentiels informels » représentaient selon l’Onu 32 % de la population urbaine en 2010, et nul ne nie la diffusion planétaire de la pauvreté urbaine. Néanmoins, les bidonvilles n’abritent pas que des démunis, et l’on peut parfois y voir se développer une activité économique florissante, intégrée aux circuits commerciaux mondialisés. Leurs habitants peuvent faire preuve de créativité et se mobiliser pour peser sur le cours des événements qui les concernent.?

Il ne s’agit pas de choisir entre optimisme et pessimisme mais bien d’accepter l’ambiguïté du Monde qui se présente à nous et ne saurait s’analyser en des termes manichéens.

Michel Lussault

Géographe, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, il a notamment publié L’Homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Seuil, 2007 ; De la lutte des classes à la lutte des places, Grasset, 2009 et, récemment, L’Avènement du monde. Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Seuil, 2013. ↑↑

Categories: 4.2 Société

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