PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In Wbz cps – le 4 décembre 2013 :

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Colloque : « Usages des médias, de l’image et des technologies de l’information et de la communication au Secondaire II »

Si au XIXème siècle, on pouvait lire sur de nombreux bâtiments « Gaz à tous les étages », on pourrait parler aujourd’hui de nouvelles technologies à tous les étages. L’école n’échappe pas à cette évolution. Mais ne faudrait-il pas plutôt parler de révolution ? 

Le 18 septembre 2013 se sont retrouvés à Martigny, autour de cette problématique, des participant-e-s venant de tous les cantons de Suisse romande mais aussi de Suisse alémanique et du Tessin.
Cette manifestation annoncée comme une journée d’orientation et de réflexion a atteint son but. Des conférences et des ateliers ont mis en évidence la complexité des évolutions en cours dans la société de l’information. Les trois cibles (élèves, enseignant-e-s, organisation de l’école)  qui avaient été privilégiées par les organisateurs ont servi de fil rouge. Les enjeux sont grands, les points de vue divergent, les attentes de la part des enseignant-e-s sont multiples.
Faut-il introduire le numérique à l’école ou faut-il transporter l’école dans l’ère numérique ? 

Ces questionnements, des pistes de réflexion et d’action, découvrez-les dans le rapport des organisateurs et les actes du colloque.

Table des matières

Bilan des organisateurs – Jean-Claude Domenjoz et Marie-Thérèse Rey

L’Ecole doit-elle se transformer pour accueillir les jeunes qui ont grandi à l’ère numérique ? Serge Pouts-Lajus

Faire évoluer l’école dans un environnement numérique : vers de nouvelles pratiques ? Synthèse de l’atelier A – Thierry  Maire

Comment les jeunes utilisent-ils/elles les médias ? Synthèse de l’atelier B – Olivier Glassey

Utilisation pédagogique des MITIC en classe, au quotidien – Synthèse de l’atelier C – Stéphane Métral

Ressources numériques et nouvelles modalités pour enseigner et apprendre – Synthèse de l’atelier D Stéphanie Burton

Monney Projet One-to-One iPad à l’Institut international de Lancy – Patrick Portalier

Regard sur la journée par le «Grand Témoin» – Veronika Lévesque

Remerciements

Annexe Programme du colloque

L’Ecole doit-elle se transformer pour accueillir les jeunes qui ont grandi à l’ère numérique ?

Conférence de Serge Pouts-Lajus, Education & Territoires,Paris

Si l’on faisait un sondage, la réponse à cette question serait sans doute très largement positive. Mais il y aurait aussi des  réponses négatives qui traduiraient l’idée que l’école aurait avantage à rejeter le numérique et à s’en tenir aux formes pédagogiques traditionnelles, basées sur la présence physique simultanée de professeurs et d’élèves, le recours au support écrit et imprimé, aux ressources locales. Ces formes et ces méthodes traditionnelles, rappelons-le, ont fait leurs preuves, ce qui n’est pas le cas des nouvelles… Quelques intellectuels respectables soutiennent cette position (Todd Oppenheimer aux USA, Alain Finkielkraut en France).

Mais il existe également des écoles qui la mettent en œuvre : on a beaucoup parlé de l’école Waldorf parce qu’elle est située dans la Silicon Valley mais il y en a d’autres. C’est aussi la position personnelle d’enseignants qui ne tiennent aucun compte du numérique dans leur pratique. C’est une position respectable, elle mériterait d’être discutée, mais ce n’est pas ce que je me propose de faire ici.

Je vais plutôt réfléchir avec vous sur la base d’une réponse positive que je propose de formuler de la façon suivante : Le numérique a sa place à l’école parce qu’il peut la rendre meilleure, c’est-à-dire plus performante relativement aux objectifs éducatifs qui lui sont assignés. Notamment parce que l’expérience d’apprentissage des élèves en sera enrichie, qu’ils pourront mobiliser les compétences et les savoirs dans le domaine du numérique qu’ils acquièrent en dehors de l’école et que, grâce à cela, ils se sentiront mieux dans leur école.

Je ne vais pas justifier et encore moins démontrer ici cette assertion. Je pense d’ailleurs que c’est absolument impossible. La question qui m’intéresse ici est celle du comment :

! Comment faut-il s’y prendre pour mettre le numérique au service du projet éducatif scolaire ?

! Comment faire entrer l’école dans l’ère du numérique ? (pour reprendre la formule du ministre Vincent Peillon)

! Comment s’assurer, en faisant cela, que les objectifs éducatifs que la société fixe à son système éducatif sont bien atteints et même mieux atteints avec le numérique que sans lui ?

Dans cette affaire, j’essaie d’être au moins à moitié sérieux. Je ne peux pas prouver que le numérique peut rendre l’école meilleure, mais je m’interroge sérieusement sur la façon de s’y prendre pour y parvenir.

Changer la forme scolaire

Le projet d’école numérique (pour aller vite), quelle que soit l’ampleur qu’on lui donne, suppose une certaine transformation de ce que l’on appelle la « forme scolaire ». Cette transformation peut porter à la fois sur la composante physique de cette forme (les bâtiments, les espaces) et sur les pratiques, pédagogiques notamment. Toutes ces composantes sont liées et doivent être pensées ensemble : c’est ce que traduit l’expression « forme scolaire ».

Quelle peut être ou quelle doit être l’ampleur de cette transformation ? On peut la situer entre un minimum et un maximum.

Le minimum : introduire des équipements informatiques en s’efforçant de ne rien changer de plus que l’indispensable (faire de la place pour poser les machines et les alimenter). Le maximum : changer la forme scolaire de façon radicale ce qui revient à remplacer l’école telle que nous la connaissons (lieux, temps et pratiques incluses) par autre chose ou peut-être même par rien.

Forme et institution scolaire

La forme scolaire est la manifestation concrète, une « implémentation » comme on dit en informatique, de ce qui est, sur le plan anthropologique, une « institution » : c’est l’institution qui explique et produit la forme scolaire. Les institutions changent, évoluent, mais ces changements ne sont jamais simples, précisément parce que les institutions sont au fondement d’une culture, instruments de représentation et de maintien des valeurs communes.

Lorsque notre ministre se propose de «faire entrer l’Ecole dans l’ère du numérique », il se réfère à l’institution scolaire dans son ensemble et c’est pour cette raison qu’il y met un E majuscule, la distinguant ainsi de l’établissement scolaire, c’est-à-dire du lieu, du bâtiment du coin de la rue, qui porte le même nom mais ne désigne par la même chose. Pourquoi cette polysémie ?

Evidemment parce que l’établissement scolaire (je vais utiliser ce mot à partir de maintenant et réserver le mot Ecole à l’institution) est l’incarnation de la forme scolaire et qu’en leur donnant le même nom, on s’assure que l’une est bien l’image fidèle de l’autre.

Je note en passant, mais sans insister, que l’on retrouve le même parallélisme entre l’église et l’Eglise… C’est à ce niveau de l’établissement scolaire que la question du numérique peut aussi être traitée et, il me semble, gagne à être traitée. Précisément parce que, ce faisant, c’est ce que je vais essayer de montrer, on évite l’impuissance à laquelle on se trouve confrontée lorsque la question est abordée aux deux niveaux qui figurent dans le titre de la question qui m’était posée : celui de l’Ecole avec un grand E et, à une autre extrémité, celui des jeunes, des digital natives ou de la petite poucette de Michel Serres * . Je ne veux pas dire que tout dans notre affaire se joue au niveau de l’établissement, mais en tous cas, pour ce qui concerne le « comment faire », quelque chose d’important se joue là. D’ailleurs, pour la quasi-totalité des personnes que j’ai devant moi aujourd’hui, c’est bien dans ce contexte-là que la question se pose.

Qu’est-ce qu’un établissement scolaire ?

Qu’est-ce donc qu’un établissement scolaire (école, collège, gymnase, lycée, université) ? Je veux ici distinguer deux caractéristiques. ! C’est un lieu où se retrouvent  des jeunes et des adultes, dans une relation qui est, dans la forme scolaire actuelle, basée sur la localité et les relations physiques ; les échanges entre les personnes se font principalement oralement : la parole est, dans l’établissement, le medium principal de la relation pédagogique ; !Les personnes qui se retrouvent là sont en nombre limité (de 50 à 1000) et ne se sont généralement pas choisies. Ces caractéristiques opposent radicalement une communauté scolaire à un réseau social en ligne qui est composé de personnes qui se choisissent, sans limite de nombre, sans co-présence physique, avec un medium d’échanges qui est principalement textuel. L’avantage de poser la question du numérique au niveau de l’établissement, c’est que cela donne les moyens de progresser sur le front du « comment faire ».

Les conférenciers qui me suivront viendront d’ailleurs expliquer comment les choses se passent dans leur établissement : quelle place le numérique y occupe aujourd’hui et quel est leur projet pour l’avenir. Ils devront bien alors se référer à la  réalité de leur établissement et des personnes qui composent, dans ce contexte, une communauté humaine particulière. Pour quelques minutes encore, je vous propose de rester dans le registre des généralités. D’abord à propos de  l’informatique de l’établissement. Ensuite, puisque c’était le second terme de la question posée, à propos des enfants et  des jeunes qui le fréquentent.

L’informatique de l’établissement

Deux chercheurs canadiens (Maurice Tardiff et Claude Lessard) ont fait observer que deux ordres cohabitent toujours dans  un établissement scolaire :

! Un ordre administratif, rationnel, bureaucratique ;

! Un ordre pédagogique, libre, individualisé, libertaire.

La séparation entre ces deux ordres est marquée de multiples façons dans l’établissement : par les missions bien sûr,  mais également par les espaces, les personnes, les méthodes, les styles. Cette séparation est également visible dans le  numérique, présent dans les deux ordres mais avec des formes très différentes et pour des usages qui le sont, par nature,  également **.

Jusqu’à présent, chacun des deux ordres avait son informatique : professionnelle, soucieuse de qualité et de sécurité pour l’un, avant-gardiste, ouverte et expérimentale pour l’autre. Il fût un temps où l’on pouvait dire : IBM d’un côté, Apple de  l’autre.

Mais depuis plusieurs années, une tendance se fait jour pour remettre en cause cette séparation en réunissant les deux  informatiques de l’établissement dans un même « système d’information ». Le développement du réseau y est  évidemment pour beaucoup. Compte tenu des natures très opposées des deux ordres, ce rapprochement fait naître de fortes tensions. En France, elles se manifestent autour des ENT (espaces numériques de travail) qui se sont clairement positionnés comme le système d’information et de communication de l’établissement.

Je suis plutôt favorable à cette évolution vers un système d’information de l’établissement scolaire mais j’admets volontiers que certains, notamment parmi les pédagogues, y soient opposés. Je fais cependant observer qu’il est intéressant de ne pas se limiter sur ce sujet à une discussion générale : on peut aussi la conduire dans de « vrais » établissements, par exemple avec ceux qui me succèderont à la tribune.

J’ai dit au début qu’en reconnaissant les compétences acquises par les jeunes en dehors de l’école, on pouvait leur rendre l’école plus accueillante. C’est une idée très féconde sur le plan pédagogique. Mais elle ne concerne pas que les  compétences numériques (qui ne sont pas, contrairement à une idée reçue, rappelons-le au passage, très développées chez les jeunes). Cela vaut surtout pour toutes les compétences et connaissances des élèves.

David Ausubel a dit un jour : « S’il ne fallait retenir qu’une seule idée en matière de pédagogie, ce serait celle-ci : ce qui compte le plus pour l’apprentissage, c’est ce que l’élève sait déjà. »

Pour justifier ma position en faveur d’un système d’information de l’établissement, je m’appuie sur cette idée en l’illustrant par un souvenir personnel. Je me souviens de mon dernier cours dans un collège parisien. C’était la fin de l’année et je discutais librement avec mes élèves. Je découvre alors que l’un d’eux, un élève moyen, est un fan d’astronomie. Quel pédagogue ai-je donc été pour ignorer cela alors que j’enseignais les mathématiques ? Vous comprendrez donc que c’est un mauvais souvenir. Dans un établissement disposant d’un système d’information, chaque membre de la communauté éducative devra pouvoir déclarer tout ce qu’il sait déjà et qu’il est prêt à partager. Le numérique rend cela possible et, ce faisant, il a le potentiel de rendre l’école plus efficace et plus accueillante.

Petites poucettes

En préparant cette conférence, je cherchais une image de «petite poucette ». J’en ai trouvé une qui m’a fait aussitôt penser à une autre. Rodchenko a pris cette photo de sa fille, écoutant la radio, en 1929. Les deux fillettes ont le même regard d’une intense concentration. Il ne fait aucun doute que cette concentration provient de leur interaction avec un objet technique dans lequel, il me semble, c’est la part « humaine » présente sous la forme d’un texte ou d’une parole, qui les captive à ce point. S’il fallait une raison de plus pour introduire dans les écoles des objets techniques capables  d’interactions, elle se situe dans leur capacité à susciter une telle concentration, car la concentration est l’une des conditions de l’apprentissage.

* Michel Serres, Petite poucette , Editions Le Pommier, coll. «Manifestes», 2012.

** Serge Pouts-Lajus, L’effet ENT – Administratifs-bureaucrates et pédagogues-anarchistes, Le Café pédagogique, 2010. http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2010/12/0712_EffetENT.aspx Maurice Tardif et Claude Lessard, Le travail enseignant au quotidien : contribution à l’étude du travail dans les métiers et les professions d’interactions humaines, Presses de l’Université Laval, coll. «Formation et profession», 1999.

Photographies: Ant McNeill (licence Creative Commons, flickr.com) et Alexander Rodchenko, Radio listener , 1929.

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