PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In L’expresso – le Café Pédagogique – le 14 février 2010 :

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"Le bien fondé du travail hors la classe n’est pas évident", écrit Patrick Rayou dans l’ouvrage "Faire ses devoirs" publié par les Presses Universitaires de Rennes.  Pourtant  on assiste à une recrudescence des devoirs, y compris quand les textes les interdisent, comme au primaire.  Les devoirs participeraient-ils d’une croyance sur l’éducation ?  

L"ouvrage dirigé par P. Rayou interroge le devoir sous des angles complémentaires, sociologique ou pédagogique. Pourquoi le devoir résiste-t-il aussi bien aux injonctions officielles ? Comment est assurée la continuité entre le travail fait en classe et celui à faire à la maison ? Comment est-il reçu dans les familles alors que nombre d’entre elles ont très tôt arrêté l’Ecole ? Patrick Rayou nous éclaire sur ces points.

 

Les devoirs sont interdits au primaire depuis des années. Au secondaire ils sont suspectés d’accélérer le tri social. Et pourtant ils sont toujours là ! Comment expliquer cette surprenante robustesse ?

 

Il est toujours intéressant de se  demander pourquoi une décision ministérielle comme celle de l’interdiction des devoirs écrits en primaire ne parvient pas à passer dans les faits. Dans le cas des devoirs, il faut sans doute se rappeler que l’école républicaine s’est voulue « extra-territoriale », a longtemps contenu à l’extérieur les parents d’élèves notamment. Les devoirs du soir ont pu alors constituer un espace partagé dans lequel l’emprise scolaire continuait à la maison, mais qui permettait aussi aux parents d’avoir une vision de ce qui se faisait dans la classe. Cet accord sur l’intérêt social de cette interface, bien plus que sur les gains en termes d’efficacité et d’équité de cette pratique, perdure sans doute jusqu’à aujourd’hui.                                        

 

Le devoir est-il une pratique qui aide les élèves ? Vous remarquez justement que la part des jeunes ayant accès au bac stagne.                                         

 

Notre recherche par observations et entretiens retrouve les résultats des enquêtes par questionnaires disponibles sur ce thème : il ne semble pas que les devoirs soient utiles aux élèves qui ont le plus besoin de compléter des apprentissages qui n’ont pas été convenablement mis en place pendant les séquences de cours. Beaucoup des élèves que nous avons vus, notamment dans des aides aux devoirs, s’acquittent très scrupuleusement de leur tâche, mais si leurs difficultés d’apprentissage au cœur de la classe, au milieu de leurs pairs, persistent, ils peuvent finir par penser qu’ils sont « nuls ». Ils se débarrassent alors de ce qui ne constitue plus qu’un pensum, voire ne font plus leur travail. Ce qui ne fait en effet que creuser les inégalités d’apprentissage…

 

Un des grands apports du livre c’est d’être allé observer comment les élèves s’emparent des devoirs. Là aussi il y a une analyse sociologique à faire. Sont-ils tous égaux devant le devoir ?

 

Pour l’équipe qui a conduit cette enquête, il est clair que le report à la périphérie de la classe ou à l’extérieur de l’école des moments dans lesquels les élèves sont censés être actifs peut se révéler très discriminant. Car travailler de façon autonome requiert des dispositions qui sont sans doute beaucoup plus acquises dans les familles qu’au sein de l’école. Entre les parents qui ne peuvent qu’exercer une contrainte morale sur leurs enfants pour qu’ils fassent leur travail et ceux qui peuvent expliquer « à chaud » comment on fait un brouillon ou quand on peut considérer qu’un exercice est fini, il y a d’énormes différences. Il nous semble que l’ « externalisation » du travail scolaire creuse considérablement les écarts.

 

Comment interfère le parascolaire avec la question des devoirs ? Avec tous les organismes de soutien le devoir ne risque-t-il pas encore davantage d’être un élément du tri social ?

 

Dominique Glasman a déjà bien montré toute la palette, du rattrapage au coaching, que représentent aujourd’hui les aides extérieures auxquelles les familles, inquiètes de la réussite scolaire de leurs enfants, recourent de plus en plus. Nous avons nous-mêmes constaté une grande hétérogénéité des pratiques d’accompagnement. Si toutes redonnent assez facilement confiance aux élèves qui les fréquentent, elles ne parviennent pas, dans beaucoup de cas, à restaurer chez ceux qui en ont le plus besoin les apprentissages premiers. Nous avons vu régulièrement des élèves repartir chez eux, très heureux d’avoir rempli leur devoir mais porteurs de cahiers dont les exercices très approximativement réalisés allaient leur valoir beaucoup d’encre rouge dans les marges…

 

Quand un enseignant donne un exercice à faire tout lui paraît simple. L’ouvrage montre que les devoirs entretiennent les malentendus entre l’Ecole et les familles. En quoi sont-ils des révélateurs de cette rencontre manquée ?

 

Les familles populaires, longtemps tenues à l’écart de l’école, sont aujourd’hui invitées à prendre leur place dans la scolarité de leurs enfants. Ce partenariat, socialement très intéressant, recèle cependant des pièges du point de vue des apprentissages. Car les codes de la culture et du travail scolaires ne sont pas spontanément visibles et maîtrisables par tous. Dans certains cas, notamment dans les familles d’origine étrangère et malgré leur immense bonne volonté, ce sont des manières d’apprendre très éloignées de celles que suppose plus ou moins explicitement l’école française contemporaine qui sont diffusées. On imagine les conflits de loyauté et les conflits cognitifs auxquels elles soumettent involontairement leurs enfants.

 

Les enseignants sont-ils au clair avec ce qu’ils attendent des devoirs ? Le lien est-il bien fait avec les cours du point de vue enseignant ?

 

Cela a été une des surprises de notre enquête : beaucoup d’enseignants se sont dit très moyennement convaincus de l’utilité des devoirs : ne creusent-ils pas les écarts ? Est-on bien sûr que ce sont les élèves qui les font ? Beaucoup ont dit aussi que, s’ils en donnaient moins ou pas du tout, ils auraient des problèmes avec des parents inquiets de voir que, dans la classe parallèle, leur collègue en donne… Par ailleurs, les corriger vraiment en revenant individuellement sur les erreurs des élèves prendrait un temps qui empêcherait la progression du cours… Cette pratique, pourtant banale, les met eux-mêmes à l’épreuve lorsque, comme parents d’élèves, ils sont effrayés par l’importance de l’aide qu’ils doivent apporter à leurs propres enfants…

 

L’arrivée des TIC avec le copier-coller , avec MSN qui permet aux élèves d’échanger sur leurs devoirs, avec la vente des devoirs en ligne, ne remet-elle pas définitivement en question les devoirs ?

 

Avec la vente des devoirs en ligne on est arrivé au comble de l’absurde de ce processus d’externalisation : si les devoirs ne servent qu’à se mettre en règle avec l’institution pour les élèves, à donner des gages de leur sérieux pour les enseignants et de leur collaboration pour les parents, l’exercice ne sert en effet qu’à une régulation sociale qui aide à construire un accord sur l’école si problématique dans notre pays. Mais, comme toujours, les innovations techniques révèlent plus les problèmes sociaux qu’elles ne les créent. On peut penser, bien au contraire, que ces outils, utilisés et didactisés au sein de la classe pourraient être des leviers considérables pour apprendre à être vraiment autonome dans les démarches intellectuelles dans et hors la classe.

Que peut on faire pour redonner du sens à cette pratique ? Peut-on éviter qu’elle soit un instrument social de sélection ?

 

Les historiens comme AM. Chartier, A.Prost ou Ph. Savoie nous montrent que, paradoxalement, plus les segments du système éducatif se sont ouverts à des enfants dont la socialisation familiale ne les préparait pas à être des élèves, plus leur travail personnel a été repoussé à l’extérieur de l’école, loin du regard et de l’aide des maîtres et des personnels qui les faisaient travailler sur place. La suppression du travail hors la classe n’est sans doute pas réaliste notamment du fait de la montée inexorable des exigences de formation. Mais on peut imaginer qu’on apprenne d’abord, par l’exercice au sein de l’école, ce qui est nécessaire pour y réussir, sans attendre que les familles qui ne maîtrisent pas les codes de ce travail bien particulier donnent à leurs enfants ce qu’elles ne possèdent pas elles-mêmes.

 

Patrick Rayou

Professeur en sciences de l’éducation Paris 8

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