PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In Le Figaro.fr – le 7 février 2014 :

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BONNES FEUILLES – L’école est en crise. Dans leur ouvrage, Transmettre, apprendre (Stock), en librairie le 12 février, le philosophe et historien Marcel Gauchet et ses coauteurs veulent réconcilier les avancées des dernières décennies avec l’enseignement d’autrefois. Le Figaro en publie en exclusivité de larges extraits.

 

Marcel Gauchet occupe une place centrale dans le paysage intellectuel français. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, rédacteur en chef de la revue Le Débat, il a forgé une théorie de la démocratie nourrie de l’histoire intellectuelle de l’Europe. Son nouvel ouvrage, Transmettre, apprendre, est coécrit avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi, respectivement maîtrede conférences et professeur en sciences de l’éducation.


Rupture dans la transmission?

«On le voit, le paradoxe de la transmission aujourd’hui, c’est qu’elle perdure avec vigueur, bien qu’elle soit par principe récusée, en particulier en matière de pédagogie. Dans ce domaine, certains observateurs parlent même d’“évitement de la transmission”, à l’instar de cette formatrice en arts plastiques qui voit les jeunes enseignants valoriser pour leurs élèves la démarche expérimentale et la “confrontation aux matériaux”, plutôt que les savoirs et savoir-faire qu’ils ont eux-mêmes reçus de leurs maîtres, en matière de dessin par exemple. (…)

Ce qui frappe l’observateur contemporain, c’est un retrait significatif des adultes, parents ou enseignants, de l’acte de transmission au profit de la liberté de choix et de l’expérimentation par soi-même. Toute appartenance ou affiliation est vue comme un obstacle à la liberté et à la créativité, perçue comme un déterminisme inacceptable ou comme l’imposition d’un réseau d’obligations et de dettes à l’égard de crimes que les nouveaux n’ont pas commis. Elle est rejetée pour son incompatibilité avec le présupposé individualiste de la démocratie: “L’individu est fils de ses œuvres.” Elle est refusée en tant que facteur d’inégalité, au même titre que l’ancienne transmission des charges, privilèges et places sociales. Aucune hiérarchie entre les êtres n’est plus admissible. Or la transmission, qui repose sur la différence des générations, est implicitement soupçonnée d’asseoir la supériorité des anciens. Chaque génération devrait commencer sa trajectoire pour son propre compte. (…)

Pourquoi les mêmes familles qui souhaitent tellement transmettre leurs biens propres évitent de transmettre le reste, en particulier ce qui leur vient d’un passé commun ou de la tradition? Tentons d’examiner ce qui s’est produit. Il faut d’abord prendre en compte une mutation immense, celle de la famille (…), l’esprit dans lequel elle élève les enfants a changé. Elle se préoccupe moins de leur donner les armes qui les rendront capables dans le futur de participer à la vie sociale et d’y jouer un rôle. Elle pense avant tout à favoriser au présent l’épanouissement de l’enfant, autour duquel elle se bâtit désormais, et tend à rejeter les normes et codes qui, bien qu’indispensables à tout processus de socialisation, pourraient brimer la spontanéité: “Pourquoi le forcer à dire bonjour, s’il ne le “sent” pas?”.

En réalité, tout ce qui est de l’ordre des contraintes imposées par la vie sociale est disqualifié. C’est pourquoi, ce qui tend à s’affaiblir et même à disparaître, ce sont en priorité les transmissions des croyances et les normes léguées par la tradition, ainsi que les appartenances institutionnelles (politiques ou religieuses par exemple). La rupture la plus patente, selon Danièle Hervieu-Léger, concerne la transmission de la religion, dans laquelle la foi personnelle et l’adhésion à une institution collective sont étroitement liées: “Dans ce domaine plus que dans les autres, la capacité de l’individu à choisir l’orientation qu’il donne à sa vie tend à prendre le pas sur la fidélité à l’héritage reçu” (…).

Une autre explication serait à rechercher dans les immenses transformations technologiques et sociales, en particulier en matière de communication. Le sentiment de rupture s’est exprimé dès les années 1950, avec l’explosion des médias de masse, radio et télévision, opérant une diffusion massive de valeurs nouvelles, individualistes et consuméristes. À partir des années 1970, un certain nombre d’auteurs analysent “la troisième révolution industrielle” comme une véritable révolution culturelle. Cette “révolution silencieuse” a fait émerger des valeurs dites “post-matérialistes” (bonheur, famille, authenticité, épanouissement, qualité de vie) qui manifestent un remaniement global des références collectives. Il s’agirait là de véritables fractures qui atteignent en profondeur les identités, le rapport au monde et les capacités de communication des individus.

Margaret Mead, en 1970, est sans doute celle qui a le mieux décrit les trois temporalités du passage de relais entre générations: déterminée par le passé, projetée vers l’avenir, ou encore focalisée sur le présent. Or, après la Grande Guerre, la rapidité des changements dans les moyens de communication, mais aussi dans les mœurs et les loisirs, a donné le sentiment que tous les savoirs et savoir-faire établis depuis des siècles devenaient obsolètes, donc inutiles à transmettre. C’est à ce moment que s’est enclenché un processus de discrédit de la tradition et que s’est creusé ce que Margaret Mead a nommé Le Fossé des générations. Quand s’efface le passé et que l’avenir s’obscurcit, le présent devient l’horizon indépassable, et l’on assiste à un détachement du passé qui a d’immenses répercussions sur la transmission. C’est en partie le sens de ces répliques si fréquentes dans les classes de philosophie d’aujourd’hui: “Mais que peuvent avoir à nous dire des hommes qui sont morts depuis longtemps?” C’est le succès, à l’inverse, pour tenter de conjurer ce déni de ce qui nous a fait ce que nous sommes, de l’appel à un lancinant “devoir de mémoire”, en réalité peu propice à renouement avec le passé tant il est dissocié d’une véritable démarche historique (…).

Maîtres et disciples

 

La relation entre maître et disciple mobilise enfin cet autre puissant ressort symbolique qu’est le don. Le maître est celui qui donne, au sens le plus fort du terme, gratuitement, sans que rien ne l’y oblige, et qui donne non seulement du savoir, mais de lui-même – c’est la particularité de son don: il s’y implique. Il ne se borne pas à transmettre du savoir, il fait don de ce qu’il a appris. Le disciple est celui qui sait qu’il a la chance de recevoir. Celui, partant, qui sur la base de ce legs dont il mesure la portée, peut trouver l’énergie de donner à son tour afin de rendre ce qu’il a reçu.

C’est en fonction de cette chaîne des générations conçue idéalement pour ne pas s’interrompre que la transmission acquiert sa signification dernière, au-delà de ses protagonistes actuels. Elle vient d’avant et elle est destinée à se poursuivre après. Et il n’y a que le don qui soit un ressort assez puissant pour activer ce lien de succession qui constitue l’âme du progrès du savoir dans le temps.

Personne n’apprend que par lui-même et pour lui-même en vue de sa seule utilité, contrairement à l’illusion qu’entretient l’individualisme contemporain. Apprendre, en dernier ressort, symboliquement parlant, c’est toujours apprendre de quelqu’un pour transmettre à quelqu’un (…).

Autant de significations agissantes, le plus souvent dissimulées sous des considérations plus triviales, voire carrément contraires, qui émergent en se cristallisant sous les traits du maître. Elles sont présentes à l’arrière-fond de toute relation d’enseignement, dès son plus humble niveau. On s’en aperçoit lorsqu’elles disparaissent (…). Chez cet individu érigé en maître de ses curiosités, la motivation tend à s’étioler, l’appétit chute. Ces savoirs censés avoir été rendus à leur véritable raison d’être ne suscitent pas le désir. C’est qu’ils tiraient une bonne partie de leur sens d’ailleurs. La mystérieuse désaffection qui les frappe au milieu d’une société qui célèbre leur efficacité comme nulle autre avant elle trouve ici l’une de ses sources (…).

Lire, écrire, compter

Le problème le plus profond de l’école d’aujourd’hui est qu’elle ne sait plus ce que veut dire apprendre. L’école dite “traditionnelle” croyait le savoir, par une manière d’évidence, sans trop se poser la question. Ses conceptions, qui étaient plutôt des présuppositions, n’ont pas résisté à l’examen. Elles ont été balayées par les rénovateurs du XXe siècle, qui ont cru faire entrer la pédagogie dans l’âge positif (…).

Le contexte historique et social a consacré ces orientations, à la faveur du grand tournant des années 1970. Il leur a donné une force hégémonique qu’elles n’avaient pas, en dissolvant le support tacite qui les maintenait malgré elles dans l’orbite traditionnelle. Cette fois, la rupture avec le moule invisible de la société de tradition a été consommée pour de bon, en même temps que la rupture avec le mode de socialisation qui allait avec (…).

Si audacieuses qu’elles pouvaient être, les propositions des réformateurs continuaient de s’inscrire dans ce cadre, qu’elles entendaient simplement transformer de l’intérieur. L’individualisation radicale qui a résulté de la ruine de ce cadre, individualisation à la fois sociale et idéologique, a changé la donne. Elle a non seulement assuré le triomphe des conceptions réformatrices, en en faisant des évidences partagées (au point de renvoyer dans l’oubli le nom de leurs promoteurs), mais elle leur a aussi conféré en pratique une radicalité qu’elles ne comportaient pas.

Elle a imposé une idée de ce que veut dire apprendre où il n’y a plus que des appropriations individuelles possibles et concevables, sur la base des motivations, des intérêts et des besoins de chacun, là où le souci des pédagogues, conscient ou non, était de préserver un équilibre entre la précédence des savoirs et leur nécessaire conquête personnelle.

Vieille expérience: une chose est la production des idées, autre chose sont les conditions de leur succès et de leur concrétisation. En l’occurrence, le grossissement déformant qu’elles subissent en étant devenues la vulgate dominante oblige à les réinterroger. Il en fait ressortir les limites. Les éléments de vérité qu’elles comportent ne permettent pas de s’en contenter, tellement pour le reste elles passent à côté de la réalité, tellement elles laissent l’école désarmée devant sa tâche. Il est chaque jour plus manifeste que les choses ne se passent pas de cette façon. Nous entrons, volens nolens, dans une troisième étape, celle de “la critique de la critique”. Il ne peut plus être question de se contenter de ce qui se révèle être une mythologie sociale tout aussi trompeuse, pour finir, que celle qu’elle a supplantée (…). Nous sommes à la recherche d’un équilibre que l’on devine difficile (…).

À l’heure d’Internet

Ce qu’il y a de nouveau, avec l’arrivée d’Internet, c’est la brutale contestation des apprentissages scolaires, soudain frappés d’obsolescence: méthodes “archaïques” déclarées inadaptées aux “digital natives”, outils périmés, savoirs soudainement dépouillés de l’intérêt qu’ils pouvaient encore susciter il y a trente ans. Cette fois-ci, apparaît au grand jour ce que peu osaient dire auparavant: il est impossible à l’école, au risque de se détruire, d’être complètement en phase avec le contemporain. Sa fonction de tradition lui impose d’être toujours en décalage avec les mutations sociales et techniques, ainsi d’ailleurs qu’avec l’événement, aussi dramatique fût-il: “Maintenant, je commence la leçon de calcul”, enchaînait l’instituteur de Jules Romains en 1908, immédiatement après avoir annoncé à ses élèves l’imminence de la guerre en Europe. L’institution scolaire est dans une autre temporalité, faite de rapport au passé, d’anticipation raisonnée du futur, et de lenteur dans l’acquisition des savoirs (…). Nous savons que les écrans occupent aujourd’hui les 9-16 ans trois heures et demie par jour en moyenne (pour le couple télévision-Internet), hors du temps scolaire. Que savons-nous réellement de leurs effets cognitifs? Une telle enquête devrait amener une société qui prend soin de sa jeunesse à se poser au moins une question très simple: est-il bon d’augmenter encore le temps d’exposition des enfants aux écrans?»

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