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Fabien Truong : Un livre pour mieux se voir comme enseignant

Ouvrage de sociologie, Jeunesses françaises a beaucoup à apprendre aux enseignants. C’est ce que Fabien Truong décrypte pour nous.

Le livre suppose une « condition banlieusarde ». Est-elle vraiment établie ?

J’essaie de montrer ce que partagent ces jeunes. C’est une condition pas une catégorie. D’abord objectivement c’est appartenir aux classes populaires, issus de l’immigration, souvent de religion musulmane. Ce sont aussi des jeunes qui vivent dans des endroits de moins en moins socialement mixtes et qui sont scolarisés dans des lycées de plus en plus socialement homogènes.

Mais l’élément le plus fort de cette « condition » c’est qu’ils se perçoivent à travers la façon dont ils sont perçus. Le terme de banlieusard renvoie à un stigmate. Ils doivent se battre contre une image dépréciative. Ça leur est propre.

Cette condition se décline en 4 formes d’illégitimité : territoriale, habiter dans le 93 ; culturelle : leurs parents n’ont pas de diplôme ; raciale : ils font face au racisme ; sociale face au mépris de classe. A tout cela s’ajoute encore la phobie liée à l’islam.

Tout cela joue mais avec des différences entre eux. On voit dans le temps long comment elles jouent  dans leur parcours.

La première surprise du livre c’est la place que le bac tient dans la vie de ces jeunes. Le bac c’est plus que le bac ?

C’est très ambivalent. D’abord 80% de ces jeunes ont des parents qui n’ont pas le bac. Avoir le bac c’est donc une certification d’ascension sociale en train de se faire. C’est aussi un accomplissement objectif par rapport à leurs pairs. Je travaille sur des bacheliers généraux. Or dans les lycées des quartiers populaires  il y a une sélection forte avant et après la seconde. Peu arrivent jusqu’en terminale générale.

Alors il y a une ambivalence dans le bac. D’un coté une fierté collective : on ne regarde pas les résultats sur Internet. On vient les regarder en famille au lycée. On passe le bac pour la famille, pour tous les autres. Mais très vite, ces jeunes prennent conscience que le bac est un point de départ et qu’ils sont confrontés à quelque chose qu’ils n’ont pas anticipé.

Vous dites que durant leurs études supérieures ils font du « cheval à bascule ». Que voulez vous dire ?

Ils doivent basculer entre des univers sociaux différents pour réussir leurs études. Leur trajectoire est un apprentissage progressif. Pour eux il ne s’agit pas seulement d’apprendre à bien travailler mais aussi d’apprendre à se sentir bien là où ils sont. Il y a un tel stigmate quand on sort de banlieue qu’ils sont confrontés à un regard extérieur qu’ils doivent affronter.

Par rapport au stéréotype du jeune de banlieue qui ne sort pas de sa culture, on observe exactement l’inverse.  On voit un chemin douloureux. Plus l’écart social est grand plus la violence est grande. Mais on voit que ce sont des étapes que les jeunes digèrent et gèrent.

Pour y arriver, ils suivent 4 principes. Celui d ela coupure : ils apprennent à compartimenter leur comportement pour gérer le sentiment de trahison de classe. Ils doivent se comporter d’une certaine façon dans le monde du supérieur et continuer à voir leurs amis au pied des tours. Ils doivent aussi obtenir la reconnaissance de leur milieu. Et en même temps construire leur trajectoire très personnelle. On voit qu’ils arrivent à faire cette bascule et à trouver une place dans la société contrairement à ce que beaucoup disent.

La réussite sociale c’est forcément une trahison ?

Elle peut être vécue comme cela. Et la question se pose toujours. Pour ces jeunes, le sentiment de trahison est très fort au début. Mais cette expérience se surmonte.  Ils arrivent à fabriquer de la cohérence d’autant qu’on ne trahit jamais complètement. Ils ont aussi tous des référents qui ont déjà ouvert le chemin.

Un point particulier de ces jeunes c’est la pratique de l’islam.  C’est un élément de stigmatisation très fort. Mais vous dites que c’est aussi un appui, un « recours pratique ». Que voulez vous dire ?

La stigmatisation est omniprésente et le livre en donne des exemples. C’est d’autant plus durement vécu par ces jeunes que pour eux l’islam est vécu comme une ressource. L’islam permet de fabriquer des leviers que l’institution ne fournit pas. Par exemple l’islam aide à retrouver confiance en soi. Il aide aussi à construire un rapport ascétique au travail. Le simple rythme de vie de l’islam, avec les 5 prières par jour, aide les étudiants à rythmer leurs études. C’est une ressource par rapport à leur trajectoire. L’islam aide aussi à faire face au regard des autres quand ils sont dans des filières socialement élitistes.

En même temps la pratique religieuse change au fil des années. Elle est plastique. On voit un étudiant être à la fois pratiquant et boire de l’alcool pour participer aux soirées étudiantes. On voit Sara évoluer d’une pratique très régulière à une relation plus distancée. Mais entre ce que l’islam peut représenter dans leur trajectoire à un moment donné et ce qui est perçu par l’extérieur  l’écart est tellement grand qu’il est parfois insupportable.

Une autre particularité c’est la place du collectif dans leurs études ?

Le collectif d’alliés est très important. Il permet de déconstruire ce que l’institution ne déconstruit pas. Par exemple de poser les questions que l’on n’ose pas poser au professeur. De dédramatiser des choses violentes comme ne pas comprendre le vocabulaire utilisé par le professeur.

Ces jeunes ont-ils le même rapport à la culture que les autres étudiants ?  Est ce un rapport plus utilitariste ?

Ca change dans le temps. Au départ c’est un rapport utilitariste. Ils font des études pour monter socialement. Toute perte de temps est un coût pour la famille. Mais dans un second temps, plus ce sjeunes avancent dans les études plus ils développent une forme de réflexivité importante. Le capital culturel prend de la légitimité. Ceux qui arrivent en école de commerce par exemple  sont déçus. Ils sont devenus de bons étudiants et se sont réalisés par leurs études. Quand ils découvrent que l’école de commerce apprend autre chose que le travail intellectuel, ils sont déçus. Ils jouent alors les intellos contre les commerciaux.

Peut-on dire que leurs études sont au final un leurre ?

Oui et non. En permanence ils reconfigurent leurs aspirations. A chaque étape de leur parcours il y a des déceptions. Mais ceux qui avancent rationalisent leur déception et vont vers une nouvelle direction. Par exemple Khader se voyait entrepreneur. Il vit une descente aux enfers et finalement au bout de 6 ans il entre comme fonctionnaire par la petite porte. Il ne le vit pas comme une déception mais comme une forme de reconnaissance.

Parmi tous ces jeunes, Irfan m’a touché car c’est un mauvais élève qui se découvre une vocation enseignante. Il pose ainsi la question de l’utilité de l’école.

C’est quelqu’un qui au bout de 7 ans devient professeur alors que c’est insensé. Il a du passer trois fois le bac pour l’avoir et il a des lacunes en orthographe et grammaire énormes. Ce qui le fait basculer c’est une opportunité qui lui fait découvrir qu’il adore ce travail. Tout d’un coup, tous ses efforts prennent un sens profond. Il se rend compte qu’avec ce qu’il a  appris il peut faire des choses et pas seulement de l’argent. Il peut transmettre. Ca le pousse à travailler d’arrache pied pour passer le concours. Et là on découvre que quand apprendre de la grammaire gagne un sens, Irfan l’apprend et surmonte ses difficultés. Mais le sens est aussi par rapport à sa famille. Dans l’éducation nationale Irfan veut devenir un « passeur », un traducteur.

Ces jeunes sont souvent perçus comme un problème. Que peuvent tirer les enseignants ce des parcours montrés dans le livre ?

La déconstruction sociale des implicites.  On voit des jeunes pleins de bonne volonté qui rencontrent des enseignants pleins de bonne volonté. Le problème c’est le comment. A trop vouloir se centrer sur l’académique on met la charrue avant les boeufs. On ne déconstruit pas assez qui sont ces jeuens, pourquoi ils réagissent ainsi. Quand on les comprend mieux beaucoup de choses deviennent moins dramatiques. Par exemple je raconte une séquence où un élève me traite d’enculé. C’est violent et ça peut aller loin dans les conséquences si l’on ne comprend pas les pourquoi.

Beaucoup d’enseignants font déjà ce travail d’analyse.  Mais globalement les professeurs ne sont pas assez formés à ces choses là qui sont essentielles. Tant qu’on continuera d’envoyer des enfants des classes supérieures enseigner devant des enfants des classes populaires sans leur donner les moyens de déconstruire les fantasmes réciproques, on aura des situations difficiles. J’espère que ce livre peut aider à dédramatiser et finalement à mieux se voir comme enseignant.

Propos recueillis par François Jarraud

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