PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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In Le Nouvel Observateur – Education – le 18 mars 2013 :

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Non seulement l’école de la République ne réduit pas les inégalités sociales, mais elle les légitime par son discours sur le ‘‘mérite’’ scolaire. Tel est le propos d’un essai décapant.

Non, l'école de Jules Ferry n'est ni efficace ni juste. (DR)

Non, l’école de Jules Ferry n’est ni efficace ni juste. (DR)

Attention, voilà un livre qui risque d’ébranler quelques certitudes. Dans ‘‘le Destin au berceau’’, qui  vient  de paraître aux éditions du Seuil, le sociologue Camille Peugny détruit quelques illusions sur l’école de Jules Ferry, appuyant sa démonstration sur d’irréfutables données. Dans l’inconscient collectif, le système scolaire français est une efficace machine à sélectionner les meilleurs, quelle que soit leur origine sociale. Un fils d’ouvrier, s’il est méritant, travailleur et futé, pourra embrasser la carrière de chirurgien, d’avocat ou de premier ministre. Cette vision rassurante, Camille Peugny la soumet aux statistiques, c’est-à-dire aux dures lois de la réalité… et elle n’y résiste pas.

‘‘Dans la France d’aujourd’hui, sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d’encadrement (…). A l’inverse, sept enfants d’ouvrier sur dix demeurent cantonnés à des emplois d’exécution. Plus de deux siècles après la Révolution, les conditions de naissance continuent à déterminer le destin des individus’’, constate le sociologue. Les ‘‘filières d’excellence’’, permettant à quelques brillants éléments d’échapper à la ZEP pour grossir les rangs de Sciences-po Paris, ne changent rien à ce déterminisme social massif.

Horizons professionnels rikikis

Comment expliquer cette persistance, alors que les gouvernements successifs n’ont cessé de hâter la massification de l’enseignement, c’est-à-dire l’encouragement de tous les jeunes à pousser leurs études au bac, puis dans les filières du supérieur ? C’est que ce mouvement, démontre Camille Peugny, loin de changer la situation sociale, ne l’a que ‘‘repoussée plus loin dans le cursus scolaire’’. ‘‘Alors qu’auparavant, les enfants des milieux riches en capitaux économiques et culturels se distinguaient par des durées de scolarité plus longues (inégalités quantitatives), ils se distinguent aujourd’hui par le choix de filières d’excellence (…) (inégalités qualitatives)’’, écrit-il.

Autrement dit, si les élèves de condition modeste passent de plus en plus le bac, c’est souvent un bac techno ou pro, qui offre des horizons professionnels rikikis, alors que les fils de cadres et d’enseignants misent sur le bac scientifique. Et si les premiers poursuivent dans le supérieur, c’est très souvent dans les filières universitaires les moins porteuses, laissant aux seconds les classes prépas et les grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce, qui ouvrent toutes les portes. Bref, tout le monde reste plus longtemps à l’école, mais penser que tout le monde a les mêmes chances d’ascension sociale relève du trompe-l’œil.

Leurre bien français

Un trompe-l’œil d’autant plus tragique que les entreprises françaises sont obsédées par les diplômes, au détriment des qualités propres de chacun : une ‘‘grande école’’ sur un CV garantira la réussite, même vingt ou trente ans après en être issu. A l’inverse, une expérience professionnelle brillante fera souvent pâle figure si le candidat n’affiche pas les ‘‘bons’’ diplômes. Le destin social est à la fois injuste et rancunier.

Ce leurre bien français repose en grande partie sur un système scolaire qui a fait de l’ ‘‘élitisme républicain’’ son totem. Un slogan qui sonne bien, mais oublie, analyse Camille Peugny, que l’obsession de la notation, du classement et de la sélection dès les classes de maternelle (une spécificité hexagonale) avantage précocement  les enfants les plus ‘‘scolaires’’ plutôt que les plus doués. Or, les enfants les plus scolaires sont simplement ceux qui possèdent le ‘‘mode d’emploi’’ de l’école, autrement dit les enfants d’enseignants et de cadres… Et puis, surtout, que faire de ces bataillons d’enfants qui n’ont pas eu la chance de se montrer ‘‘méritants’’ ? Ces ‘‘vaincus de la compétition scolaire’’ sont-ils condamnés pour une vie entière à porter ce fardeau en n’exerçant que des fonctions subalternes ?

Ni performante, ni juste

Heureusement, conclut le sociologue, les solutions existent pour fonder une ‘‘école véritablement démocratique’’ : d’abord, en finir avec la manière française de sélectionner précocement et s’inspirer de nos voisins qui classent et évaluent plus tard les enfants – ce qui garantirait à la fois plus d’efficacité et de justice sociale, comme le martèle depuis presque quinze ans l’enquête PISA de l’OCDE. Ensuite, ne plus laisser à l’école le ‘‘monopole de la formation’’. Il y a les diplômes scolaires, et puis, il y a la formation professionnelle : il est impératif de développer cette dernière – qui se trouve dans un état catastrophique – pour permettre plus de mobilité sociale.

Enfin Camille Peugny évoque d’autres solutions concrètes intéressantes, comme les ‘‘bons mensuels de formation’’ (un système de points qui donne droit à se former) ayant fait leur preuve à l’étranger. Mais l’essentiel est surtout que les acteurs de l’enseignement français réalisent qu’il faut jeter leurs illusions aux oubliettes : non, l’école de Jules Ferry n’est ni performante, ni juste.

Camille Peugny, Le destin au berceau, 111 p., 11, 80 €

 

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