PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs

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Soucieuse de former des citoyens sportifs, l’USEP souhaite faire de l’enfant un « acteur » impliqué dans l’organisation des rencontres et la vie associative. Mais ne peut-il pas aussi être « l’auteur » de celles-ci ?

Au vu des actions développées au sein de notre mouvement Usep, mais aussi à travers les outils utilisés lors des rencontres, une problématique est apparue dans le groupe de travail formation recherche, non pas sur la place que nous accordions à l’enfant mais sur son statut. Nous sommes tous d’accord que l’enfant est le sujet de notre action, que notre finalité est de former un citoyen sportif et que la rencontre sportive en est l’objet.
Nous mettons tout en oeuvre grâce aux valeurs qui nous fondent pour tendre vers cette finalité.

L’ENFANT ACTEUR, UNE RÉALITÉ
Lorsque nous mettons en place des activités et organisons des rencontres sportives, nous recherchons la participation maximale de toutes et tous. L’enfant est acteur au sens donné par le dictionnaire : «celui qui prend une part déterminante dans une action ».
En marge de la pratique sportive elle-même, nous proposons également des ateliers conçus autour de l’utilisation de la réglette des émotions (imaginée pour favoriser l’expression des plus jeunes), du Remue-méninges (outil pédagogique destiné à organiser des débats) ou bien encore de temps dédiés aux questions de santé, d’alimentation ou de bien-être. Nous engageons alors la réflexion des enfants dans un cadre plus large.
Lorsque nous lui proposons de construire son «p@rcours sportif» en inscrivant sur un espace numérique personnel sa pratique en EPS, à l’Usep, en club ou en famille, nous amenons l’enfant à mettre des mots sur ses pratiques sportives, sur ses choix. Nous l’invitons à mieux se connaître, nous l’accompagnons pour mettre en cohérence les différents temps sportifs ou de simple activité physique qu’il peut vivre.
Enfin, grâce par exemple à la charte de la laïcité et au « code du sportif», nous lui proposons également de réfléchir, de comprendre ce qui sous-tend les activités qu’il pratique au sein de l’Usep.
Mais nous ne visons pas simplement à ce que l’enfant soit actif dans les actions que nous proposons. Le but recherché est également qu’il s’implique dans la rencontre sportive, qu’elle devienne sienne en lui permettant de prendre une part importante dans sa préparation et sa réalisation. Nous devons permettre à l’enfant de construire son autonomie mais aussi d’accéder à la responsabilité tout en faisant preuve de solidarité. Nous souhaitons qu’il puisse comprendre, s’approprier les activités proposées, ainsi que les différents temps de la rencontre, au profit du collectif. Former un citoyen sportif, cela implique que l’enfant ait conscience des valeurs qui sont mises en oeuvre et qu’il vient de vivre.
Cela implique aussi qu’il soit en capacité de mettre des mots sur les choix qui sont faits, puis d’opérer lui-même ces choix.
Les différents outils proposés par l’Usep permettent donc une prise de conscience, une éducation de l’enfant qui nous est confié, à partir des activités sportives pratiquées.

ALLER PLUS LOIN
Précisant en 2008 notre conception du sport scolaire, nous affirmions : «Le parti pris de l’Usep vise à faire de l’enfant un sportif
autonome, responsable et solidaire au sein de son association.» (1) Notre mission n’a pas changé. Et, lorsque nous développons les assemblées d’enfants, nous sommes alors dans une démarche où l’enfant, petit à petit, devient créateur de sa rencontre, réalisateur, responsable d’un acte. Or c’est le sens donné par le dictionnaire au mot auteur.
Devenir citoyen sportif nécessite une prise de conscience qui ne se résume pas à la simple pratique sportive.
Nous impliquons l’enfant dans une réflexion favorisant l’émergence du sujet et la formation à la liberté : liberté de choix, de décision, de dire oui ou non en toute conscience. Nous aidons les jeunes à s’imputer progressivement leurs propres mots, leurs propres choix, pour pouvoir «se faire oeuvre d’eux-mêmes», comme l’écrivait déjà il y a plus de deux siècles le pédagogue Johann Heinrich Pestalozzi (2). Nous éduquons, à travers le sport scolaire, pour que tous nos Usépiens vivent nos valeurs de laïcité, de partage, de solidarité et de vivre ensemble. Qu’ils puissent non seulement les vivre, mais également les mettre en oeuvre et en mots grâce à ce qui leur a été proposé, grâce à leur vécu.

POSITIONNEMENT PÉDAGOGIQUE
Nous rejoignons en cela les propos tenus en 2011 par Nicolas Go dans son discours d’introduction au 50e congrès de l’Institut coopératif de l’école moderne (ICEM), qui promeut la pédagogie Freinet (3) : «Ce n’est pas un simple changement de mots, par lequel on ne dirait plus « l’enfant acteur de ses apprentissages » mais « l’enfant auteur de ses apprentissages » … C’est une rupture radicale qui se joue dans les conceptions de l’enseignement.»
Car c’est bien l’adulte qui va mettre en oeuvre les conditions pour que l’enfant puisse devenir autonome, créateur de sa rencontre et de sa réflexion, et ainsi commencer à devenir auteur. L’enfant n’est pas consciemment auteur, c’est parce qu’il est pris comme tel qu’il en devient capable. C’est le regard et les mots des adultes qui le feront devenir auteur. La reconnaissance de l’adulte est fondamentale dans le processus d’évolution de l’enfant, comme le souligne Jean-Charles Pettier (4) : «L’enfant-auteur n’est donc jamais l’enfant qui se pose comme auteur, mais l’enfant qui est posé comme auteur par le milieu éducatif qui crée les conditions de son action … L’enfant ne devient enfant-auteur que par libre choix de l’adulte en charge de son éducation ».

La démarche pédagogique de l’Usep repose sur un principe : que l’enfant prenne du plaisir à pratiquer, à s’organiser, à s’associer et à apprendre. Le sentiment de compétence de l’enfant doit également être développé, c’est pourquoi nous favorisons l’auto-détermination de l’enfant en lui permettant d’effectuer des choix stratégiques individuels et collectifs : des choix éclairés, à travers lesquels il prend des responsabilités tout en participant à la vie collective, et qui concourent à la construction de son parcours sportif (5). «Le citoyen responsable et autonome n’est pas celui qui obéit aveuglément aux règles ou qui s’en affranchit, mais celui qui exerce sa liberté individuelle à l’intérieur d’un cadre commun», insiste Amaël André, agrégé d’EPS, coordinateur d’un ouvrage sur La citoyenneté (6). Or cela ne peut se concevoir qu’en s’appuyant sur le principe de dévolution à l’enfant.

LA DÉVOLUTION, MAIS JUSQU’OÙ ?
Nicolas Go éclaire cette question de transmission de l’adulte vers l’enfant, tout en s’interrogeant sur les limites à donner ou non à cette autonomie qu’à l’Usep nous souhaitons développer : «Je rappelle que la dévolution implique que l’élève se sente responsable de ses apprentissages, de sorte qu’il ne reste pas passif devant le savoir.  Cette dévolution est ici doublement radicale : d’abord, parce que les élèves participent à tous les aspects du travail (y compris  l’organisation de la vie sociale elle-même), et ensuite parce qu’ils y portent une responsabilité entière. Ce n’est pas le professeur qui conçoit d’avance une situation (dite adidactique) par laquelle les élèves assument la responsabilité d’un apprentissage dont l’objectif est par ailleurs défini. »
«Dans le premier cas, souligne le chercheur, ils sont acteurs, c’est-à-dire qu’ils agissent, certes, et plus aujourd’hui qu’autrefois, mais au sein d’une activité qui a été conçue pour eux, et sans eux ; ils interprètent en quelque sorte un rôle qui a été écrit pour eux. Dans le second cas, ils sont auteurs, ils explorent par eux-mêmes des horizons de promesses, comme ils l’avaient fait pour conquérir le langage, la marche, ce qui leur avait si bien réussi.»
Les questions ne manquent pas. Quelles sont les limites du droit que nous accordons à l’enfant dans cette recherche d’enfant auteur ? Devons-nous pour autant «laisser le pouvoir à l’enfant» comme certains pédagogues en ont tenté l’expérience ? L’enfant peut-il décider de tout ? Peut-il tout faire ?
Pour tenter d’y répondre, nous pouvons nous appuyer sur les propos de Jean-Charles Pettier précisant l’attitude qui doit être recherchée pour que l’enfant trouve sa place au sein du cadre posé par l’adulte : «L’enfant auteur n’est pas un enfant qu’on laisse jaire mais un enfant qui peut faire, à qui l’on donne les moyens de faire et il le sera d’autant plus que ce qu’il fait sera suivi de débat, d’un intérêt, d’échanges critiques entre ses pairs et l’adulte. Être auteur n’est pas être un auteur anonyme. L’enfant n’est pas auteur seul. Il se construit comme auteur dans sa relation aux autres, dans une société. »
Il ne s’agit pas d’avoir un adulte en miniature. Nous devons être attentifs à ne pas privilégier «l’auteur» au détriment de «l’enfant ». Il ne suffit pas de mettre des enfants ensemble pour qu’ils élaborent de la connaissance. Le rôle de l’adulte est essentiel dans la conception de l’apprentissage. C’est bien l’adulte qui initie, invite, propose, connait le champ des possibles en fonction de l’âge des enfants. Il est évident que les prises de décisions ne peuvent être les mêmes pour un enfant de maternelle que pour un enfant de fin d’école élémentaire.
L’adulte reste le garant de la sécurité, du cadre, de l’autorité, de la juste application des règles, du partage des valeurs fondamentales qui nous animent et que les enfants appréhendent grâce aux situations proposées. C’est l’adulte qui pose les limites, impératives dans la construction de la personne. C’est également l’adulte qui créera les situations pour que l’enfant rencontre l’autre, pas seulement lors de jeux collectifs mais aussi lors de discussions pour les prises de décision. Il s’agit là d’«un ensemble de conduites que l’adulte règlera de façon différente selon l’âge, l’expérience, la maturité de l’enfant, sa capacité – à construire – d’entrer en relation avec les autres», précise Jean-Charles Pettier.

UN ENFANT LIBRE DE SON CHOIX ?
Nous abordons ici une autre notion fondamentale : l’enfant ne peut prendre une décision ou effectuer des choix que s’il possède un savoir, qui se construit et s’enrichit au fur et à mesure des années, à travers les situations qu’il rencontre et qui lui sont proposées. Comment l’enfant peut-il proposer des activités sportives duelles avec engins s’il n’a vu à la télévision que du tennis, s’il n’a jamais pratiqué le speedminton ou si on ne lui a jamais proposé de jouer avec ce gros volant qui donne son nom à la pétéca ? L’adulte doit donc étre initiateur pour la découverte de nouvelles activités.
Pour accéder à la liberté de choix, il faut en effet déjà avoir connaissance de plusieurs «possibles» et avoir auparavant vécu un certain nombre d’expériences. On ne peut être libre que de ce que l’on sait déjà. Il faut avoir appris pour pouvoir choisir et créer. «Je rappelle que la dévolution implique que l’élève se sente responsable de ses apprentissages, de sorte qu’il ne reste pas passif devant le savoir» affirme NicolasGo. Maisorganiser ne suffit pas. L’attitude de l’adulte est primordiale : «Un enfant, pour se construire, a besoin d’être entendu sans être nécessairement approuvé », rappelait récemment Philippe Meirieu (7).
L’enfant a besoin d’être accompagné dans sa recherche de liberté, en reconnaissance de sa responsabilité. C’est l’écoute de l’adulte qui fait exister l’enfant. Une écoute bienveillante apportée à ses demandes, sans jugement, sans parti pris, et qui reconnaisse le droit de parler ou non, de participer ou non, de poser des questions et de s’engager quand le moment sera venu, chacun-e à son rythme. Le respect dû à chacun-e, l’empathie, la congruence, la considération positive et inconditionnelle sont quelques-unes des attitudes nécessaires pour créer un climat permettant la libre prise de parole des enfants. L’adulte se doit de reconnaître également le droit de l’enfant à ne pas être encore prêt à s’engager. Il devra comprendre pourquoi celui-ci ne désire pas encore participer, produire, s’impliquer. De nouvelles situations, d’autres activités, d’autres rôles pour que chacun-e puisse gagner en autonomie devront alors être proposées.
C’est bien l’enfant qui doit s’exprimer et s’engager au fur et à mesure dans son expression, mais il le fait grâce à la présence et à l’action d’un adulte, réalisant la célèbre injonction de Maria Montessori : «Aide-moi à faire tout seul». L’adulte devra, selon les situations et la période, passer du «construire pour eux» au «construire avec eux ».

DEVENIR CITOYEN SPORTIF
Être «auteur» de la rencontre permettra une prise de responsabilités dans un espace et une structure paritaire entre enfants et adultes. Ce sera accéder progressivement, en fonction de son âge, de ses connaissances et de son désir d’investissement dans l’association, au choix de ses pratiques ainsi qu’à l’organisation de la rencontre. Dans un premier temps, les intérêts immédiats seront certainement prégnants. Le plus long terme se mettra en place par la suite, puis les intérêts de la collectivité : équipe et association pourront alors se développer. Par la création de ce projet collectif d’association, les enfants devront inventer leur propre activité sous l’influence complexe du milieu. L’avant-rencontre, sa préparation sur un temps associatif, peut par exemple permettre à l’enfant de choisir les activités sportives, d’élaborer le calendrier des rencontres, de participer aux démarches administratives, de choisir les modalités d’organisation dans la constitution des équipes, de faire un choix de récompenses ou non, ou bien encore de définir la tenue des rôles sociaux, la gestion des déchets, le choix du goûter …

Le temps de la rencontre est un temps d’activité sportive, mais différents rôles peuvent être tenus chacun son tour, quand l’enfant est prêt à devenir arbitre, organisateur ou reporter. La participation à l’installation des ateliers et à leur rangement peut également être requise. Et n’oublions pas l’après-rencontre, temps associatif à nouveau où le bilan de la rencontre sera fait, par les enfants et l’adulte, tant du point de vue de l’organisation que relationnel entre enfants et adultes/enfants. L’après-rencontre, c’est aussi la communication sur l’événement auprès des parents ou des journaux locaux, et la préparation de la suivante …
Ce sont là quelques éléments que le groupe de travail formation-recherche développe dans un outil baptisé «le champ des possibles» destiné à être prochainement mis en ligne sur notre site.

OUVRIR LE « CHAMP DES POSSIBLES »

Devenir davantage autonome conduira à prendre, partager, accepter des responsabilités, et à développer consciemment le «vivre ensemble », Débattre, prendre la parole seront les premiers pas qui conduiront l’enfant, au sein de l’association, à exercer les responsabilités qu’il aura souhaité prendre et/ou qui lui seront confiées par l’adulte. «Accepter», «partager», «décider» peuvent être compris comme des étapes dans la construction de la notion de responsabilité. Et c’est là, dans le champ d’action qui est le nôtre, que de l’enfant acteur, nous faisons le lien vers un enfant auteur.
En développant ce concept d’enfant auteur, nous entendons contribuer à l’émergence d’un citoyen sportif, libre et autonome, déterminé à mettre son engagement au service de la collectivité qu’est son association. Tendre vers un enfant auteur n’est donc pas une simple figure de rhétorique. C’est se placer, adulte, comme garant des activités proposées aux enfants dans un cadre défini et faire en sorte de les amener à plus d’autonomie, plus de participation
à la construction de la rencontre sportive, à plus de compréhension des valeurs que nous défendons et plus de participation aux choix qui doivent être faits, à plus de participation aux décisions qui doivent être prises.
Pour cela, nous devons nous appuyer sur ce qui est vécu lors des rencontres sportives et sur la place que l’enfant occupe déjà. Tout n’est pas possible tout le temps, cela dépend de l’adulte comme de l’enfant. Petit à petit, développons la part d’inventivité de l’enfant : nous savons que nous pouvons compter sur lui. Réduisons l’écart entre la réalité du terrain et l’idéal à atteindre, en particulier en amont et en aval de la rencontre. Appuyons-nous sur cette réalité, sur ce que nous savons faire, pour aller plus loin, chacun-e à son rythme, dans l’évolution que nous voulons donner à la construction du citoyen sportif.
L’adulte, ainsi, favorisera l’émergence progressive d’un enfant auteur, auteur par lui-même de lui-même, au profit de la collectivité.

BRIGITTE DELACOTTE, ÉLU NATIONALE USEP CHARGÉE DU
GT FORMATION ET RECHERCHE
(1) Fiches «Usep, Le sport scolaire, partis pris et éléments d’explicitation», consultables sur www.u-s-e-p.org.
(2) Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827), «Mes recherches sur la
marche de la nature dans l’évolution du genre humain» (1797).
(3) Texte publié dans la revue de \’ICEM. «Le nouvel éducateur», n° 200 sous le titre: « L’enfant auteur» et repris dans la revue scientifique Usep n05. Nicolas Go est docteur en philosophie (Paris X) et en sciences de l’éducation (Montpellier III).

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Fin du texte Enfant acteur, Enfant auteur